Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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DE TOURS À SOLESMES,

HALTE MATINALE[1] AU BORD DU LOIR À LA FLÈCHE.

Fondation de Montréal en 1642 et nombreux départs de colons de la région vers

la Nouvelle France au 17ième siècle

 Robert Rouleau (juin 2013)[2]

Rien ne disposait la vallée du Loir, de même que la région du Perche toute proche, pour participer à cette histoire ; en effet ce sont des régions de l’intérieur, éloignées des ports de la Manche (Dieppe, Rouen) et de l’Atlantique (Nantes, La Rochelle)

A LA FLÈCHE, À L’ORIGINE DE CETTE AVENTURE, LA FONDATION EN 1604 D’UN COLLÈGE DE JÉSUITES PAR HENRI IV ; l’objectif du Roi était de faire plaisir aux Jésuites, de les rassurer sur sa conversion au catholicisme et de créer un contrepoids face à Saumur, alors grand centre intellectuel protestant. Mais il se trouve que parmi ces Jésuites se crée une tradition : aller au Canada évangéliser les habitants et le Collège va être pour certains un lieu de retour de mission ; 16 d’entre eux sont passés par La Flèche au 17ème siècle. François de Laval, premier évêque de Québec y fut leur élève de 1631 à 1641.

LE PÈRE ENNEMOND MASSÉ est le premier de cette tradition : il était en Acadie de 1611 à 1613 ; à son retour il enseigna à La Flèche de 1615 à 1626 ; reparti en 1629 il revient, retourne là-bas en 1632, il y meurt en 1646.

Dans la même période JÉRÔME LE ROYER DE LA DAUVERSIÈRE né en 1597 à La Flèche, fils du Receveur des tailles de l’Election de La Flèche dépendant de la Généralité de Tours où il rendait ses comptes à l’Intendant est élève au Collège de 1607 à 1617 ; Il sera influencé par les récits du Père Massé. Devenu un membre influent dans la société catholique de la ville, membre de la Société du Saint-Sacrement, il hérite de la charge de Receveur des tailles de son père et s’emploie à favoriser la présence des congrégations religieuses ; en 1636 il fonde la Congrégation des Sœurs Hospitalières de Saint-Joseph à La Flèche pour soigner les malades au nouvel hôpital.

LA FONDATION DE MONTRÉAL

En 1639, l’année où Marie Guyard part au Canada il fonde avec ses relations parisiennes la « Société de Notre-Dame de Montréal pour l’évangélisation des Sauvages de la Nouvelle-France » dont il sera le procureur et le trésorier. Son but est d’envoyer au Canada des sœurs hospitalières pour l’encadrement de l’hôpital qui accompagnera l’établissement d’une mission dans l’île de Montréal sur le Saint-Laurent, à 270 kilomètres en amont de Québec, en plein pays amérindien chez les Algonquins et les Iroquois. Il faudra donc recruter des colons pour installer la mission, défricher et construire un fort et l’hôpital. Il engage Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance présentés par ses associés parisiens de la Société de Notre-Dame. Le départ a lieu en 1641 de Dieppe et de La Rochelle, Ville-Marie est fondée dans l’île de Montréal en mai 1642. Dans cette phase ne se trouve aucun engagé originaire de la région.

LES RECRUES

Des recrutements vont suivre. Il y aura surtout deux recrues, en 1653 et en 1659 pour lesquels l’action de Le Royer comme recruteur a été essentielle.

1653 – La Grande Recrue

Maisonneuve est envoyé par Jeanne Mance en France pour ramener une centaine d’engagés, car Ville-Marie est au bord de l’abandon. Il vient donc dans la région pour y recruter des colons avec l’aide de Le Royer. Tous deux parcourent surtout la circonscription où Le Royer lève les impôts et qui s’étend sur les deux provinces du Maine et de l’Anjou, de Sillé-le-Guillaume à Château-la-Vallière en passant par la forêt de Charnie, Sablé-sur-Sarthe, Solesmes (diocèse du Mans), La Flèche, Le Lude, Château-la-Vallière (diocèse d’Angers). Le Royer connaît bien cette région car il y a ses relais pour la perception des impôts ; on peut également supposer que les curés des paroisses ont été sollicités pour annoncer cette œuvre pieuse : établir une mission au Canada, puisque son aboutissement est l’installation de religieuses hospitalières fléchoises à l’hôpital de Ville-Marie, ce qui se fera finalement en 1659. On engage des jeunes, célibataires, qui pourront porter les armes (on utilise parfois le terme de soldats). Ici on les appelle déjà « les Canadiens ». Divers corps de métiers sont représentés : le bâtiment d’abord car on va construire ; c’est ainsi que le premier contrat signé à La Flèche chez le notaire Delafousse concerne des compagnons maçons, charpentiers, menuisiers ; ceux-là sont mieux payés : cent livres par an contre 60 à 80 pour les autres et leur contrat mentionne qu’on leur fournira un pistolet et une épée. Mais il y a aussi des « défricheurs » ; dans le Perche 10 à 12 ans plus tôt Robert Giffard engageait des familles pour mettre en culture les terres de sa seigneurie proche de Québec.

1659 – La Recrue du Saint-André

21 engagements sont signés à La Rochelle par Le Royer, 12 par Jeanne et Marguerite Bourgeois également présentes, car elles sont venues chercher de l’aide pour leurs établissements. Les origines sont plus variées. Les trois religieuses hospitalières promises par Le Royer partent avec cette recrue, elles vont être à l’origine de la Congrégation des Hospitalières de Montréal ; les difficultés pour obtenir l’accord de l’évêque d’Angers ont retardé le départ.

Les villes et villages les plus concernés par ces recrutements :

            La Flèche : 41 dont 6 compagnons alors présents sur des chantiers dans la ville

            Vallée du Loir : Clermont-Créans et Mareil, très proches de La Flèche : 9

                                       Le Lude et Luché-Pringé : 11

            Vallée de la Sarthe : Sablé-sur-Sarthe, Solesmes, Parcé, Noyen, Malicorne,

                                              Villaines-sous-Malicorne

En tout 18 communes sont concernées avec 81 engagements.

Et n’oublions pas de citer à l’occasion de votre rencontre à Tours 4 tourangeaux partis avec la Grande Recrue de 1653 : René Besnard dit Bourjoli de Villiers-au-Bouin, Honoré Danis dit le Tourangeau, charpentier, peut-être un de ces compagnons travaillant à La Flèche, Jean Gervaise de Souvigné, boulanger engagé comme défricheur, René Hauray dit Grandmont d’Azay-le-Rideau.

Le Port Luneau à La Flèche, lieu symbolique des départs

Mais sont-ils vraiment partis de ce lieu par bateau ? Il est certain qu’en 1659 les trois religieuses sont parties à cheval vers Saumur ; leur départ a été difficile, car les habitants de la ville s’opposaient à leur envoi vers le Canada ; une gravure d’époque les montre à cheval escortées par des hommes armés.

En 2001 un historien québécois Gervais Carpin a publié une thèse « Le réseau du Canada, étude du mode migratoire de la France vers la Nouvelle-France – 1622-1662 ». Il a calculé le temps nécessaire pour se rendre de La Flèche à Nantes par voie fluviale ou terrestre et l’a comparé au délai fixé dans les contrats entre la date de leur signature et celle de la date de convocation à Nantes. Le trajet en coche d’eau est long, il n’y a pas d’écluses sur le Loir à l’époque et le passage des barrages des moulins se fait par des portes, opération longue et délicate ; les délais ne peuvent pas tous être tenus par cette option. Marguerite Bourgeois dans ses mémoires plusieurs années après dit avoir rencontré sur la Loire en 1653 des engagés pour Montréal ; elle venait d’Orléans et se rendait à Nantes.

Ce qui est certain : le départ de Nantes de la Grande Recrue est exceptionnel ; en 1659 le Saint-André partait de La Rochelle. Même les engagés du Perche s’embarquaient là, car il y avait à La Rochelle pour les accueillir un des frères Juchereau, de Tourouvre, alors directeur des embarquements de la Compagnie des « Cent Associés ». L’itinéraire La Flèche-Saumur était très utilisé dans l’un et l’autre sens ; en 1658 Jeanne Mance et Marguerite Bourgeois sont passées par là venant de La Rochelle et seront à La Flèche pour Noël.

1659 fut le terme de ce courant migratoire : Le Royer de la Dauversière meurt ruiné peu après son retour de La Rochelle. La Société de Notre-Dame disparaît, Maisonneuve rentre en France, la seigneurie de Ville-Marie est reprise par les Sulpiciens ; grâce à Jeanne Mance l’hôpital subsiste malgré sa situation financière désastreuse ; les Hospitalières sont prises en charge par le tout nouvel évêque. Un nouveau flux se crée, celui des Filles du Roy dont on célèbre cette année le démarrage en 1663 ; elles sont peu nombreuses dans notre région. Mais ceci est une autre histoire et Ville-Marie devient Montréal.

                                                                                              ROBERT ROULEAU – juin 2013

 Pourquoi un arrêt à La Flèche ?

1639 : départ de Tours de Marie Guyard pour le Canada et fondation du couvent des Ursulines à Québec.

1641 : Deux ans plus tard, départ de Maisonneuve et Jeanne Mance afin de fonder en 1642 en amont de Québec à la suite de l’action incessante à La Flèche de Jérôme Le Royer de la Dauversière une mission et un hôpital dans l’île de Montréal.

Ces deux événements vont confirmer la pérennité de l’installation des colons français dans la vallée du Saint-Laurent. Ils témoignent de la place prise dans cette histoire par les pays de la Loire tandis que la participation de Madame de la Peltrie dans ces deux aventures souligne au-delà de l’ère des marchands la volonté des milieux catholiques au 17ème siècle d’établir au côté des Amérindiens une société renouvelée.

 

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[1] Les contraintes d’un horaire chargé ont placé à 8h le matin la rencontre avec monsieur Rouleau qui a généreusement accepté de livrer son exposé aux aurores.

[2]Robert Rouleau, président de Maine-Québec, ex-doyen de la Faculté des Lettres de l’Université du Maine, ex-maître de conférences en géographie à l'Université du Maine. Le professeur Rouleau est spécialiste de la géographie économique de la Sarthe et auteur de  nombreux articles concernant ce département (changement social et culturel, commerce de détail alimentaire, équipement des communes rurales, action économique d'une autoroute). Il a été le maître d'œuvre de l'ouvrage N° 10 Pays de la Loire de la collection Ces villes et ces villages de France, berceau de l'Amérique française (Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs, juin 2008).