Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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francoise deroy pineau

Introduction aux Actes électroniques du colloque

par Françoise Deroy-Pineau, présidente de Touraine-Canada[1]

Marie Guyard est née à Tours en 1599 et décédée à Québec en 1672. Devenue veuve après avoir été mariée et donné naissance à son fils Claude Martin, elle gère la grosse entreprise de transports de son beau-frère pendant plusieurs années puis décide, lorsque ce fils a douze ans, de devenir Ursuline. En 1639, huit ans après son entrée en religion, elle quitte et le cloître tourangeau et la France pour fonder en Canada, à Québec, le premier monastère des Ursulines d’Amérique, première école pour filles Amérindiennes et Françaises en Amérique du Nord.

Cette femme a beaucoup écrit. Dès 1633, elle rédige à Tours une première autobiographie, à la demande de son directeur spirituel, et laisse un grand nombre de notes relatant les enseignements prodigués aux novices qu’elle avait comme fonction d’instruire. Une fois en Canada, elle écrit de très nombreuses lettres à sa communauté, aux membres de sa famille, à des bienfaiteurs et surtout à son fils devenu Bénédictin. En 1654, elle rédige une seconde autobiographie à la demande de Claude qui veut ainsi mieux entrer dans l’intimité spirituelle de sa mère et en comprendre le cheminement. Elle rédige également des travaux en quatre langues amérindiennes (dictionnaire, grammaire, catéchismes). Les quatre siècles de ces écrits originaux et des différents traitements qui en ont été réalisés par divers chercheurs et auteurs peuvent être divisés en quatre périodes : émergence à la fin du XVIIe siècle, silence à la fin du XVIIIe, résurgence au milieu du XIXe et extension multidisciplinaire aux XXe et XXIe siècles.

Première émergence de ses textes, après sa mort : fin du XVIIe siècle

Après sa mort, en 1672, le fils entreprend d’enrichir le corpus des écrits qu’il avait reçus de sa mère en demandant à toutes les personnes qui avaient été en relation avec elle de lui remettre les précieuses pièces. Grâce à l’abondante documentation ainsi recueillie, il fait paraître, en 1677, un gros ouvrage intitulé Vie de la vénérable Mère Marie de l’Incarnation, relatant intégralement la Relation de 1654 avec de nombreux commentaires souvent empruntés à la Relation de 1633 et à ses souvenirs d’enfance. En 1681 il fait paraître les Lettres spirituelles et historiques de sa mère; en 1682 un recueil des Retraites et l’entretien sur l’épouse du Cantique; en 1684, L’École sainte. Ces ouvrages connaissent un certain rayonnement dans les premières décennies après leur parution. Toutefois, la querelle engendrée autour du quiétisme et la suspicion envers une certaine spiritualité contemplative au profit d’une théologie normative ont contribué à réduire ensuite leur diffusion et à stopper les productions qui devinrent rarissimes au début du XIXe siècle. Sans oublier que la cession de la Nouvelle-France à la couronne britannique (traité de Paris 1763) puis la Révolution française ont interrompu les relations entre France et Canada.

Résurgence au milieu du XIXe siècle et extension multidisciplinaire au XXe siècle

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, un regain d’intérêt se manifeste des deux côtés de l’Atlantique : études à Québec (Casgrain, 1865) et en France (Richaudeau, 1873), démarches suivies du décret romain sur l’héroïcité de ses vertus (1911). Marie de l’Incarnation est désormais « vénérable ». Mais la véritable résurgence s’effectue après la première Guerre Mondiale avec les grands travaux historiques d’Henri Bremond (1922) et des Bénédictins de Solesmes (Dom Jamet vers 1930 et Dom Oury vers 1970).

La béatification en 1980 – Marie est « bienheureuse » - entraîne une extension multidisciplinaire des productions et témoigne d’un intérêt qui dépasse la sphère religieuse institutionnelle. En 1993, un Centre d’études Marie de l’Incarnation voit le jour à l’Université Laval de Québec[2]. Deux ouvrages de synthèse sont publiés à la suite de deux colloques tenus à Tours et à Québec pour le quadricentenaire de sa naissance en 1999 : à Québec, Femme, mystique et missionnaire (Presses de l’Université Laval, 2001)[3]à Tours, Marie Guyard, un destin transocéanique (Paris, l’Harmattan, 2000) où quarante-deux travaux différents sont recensés : sept thèses ou maîtrises universitaires, trois essais biographiques littéraires, deux romans, une biographie romancée, une étude théologique, une étude historique et une trentaine d’articles. En 2008, une pièce de théâtre et un film inspirés des écrits de Marie de l’Incarnation ont marqué le quatre-centième anniversaire de la fondation de Québec[4]. En 2012, le titre d’un nouvel ouvrage Marie de l’Incarnation ou le chant du cœur réactualise avec finesse le regard sur la spiritualité de la « bienheureuse »[5].

Le second jour, 14 mai, se déroulera à Solesmes où les Bénédictins, on l’a vu, ont joué un grand rôle pour la redécouverte des écrits de Marie de l’Incarnation. Quatre théologiens et une analyste littéraire ont envisagé des travaux récents portant sur sa pertinence spirituelle aujourd’hui.

Certaines visions nouvelles émergent des études présentées dans les Actes qui suivent :

-         L’intérêt des études littéraires sur l’œuvre de Marie de l’Incarnation

-         La mise en contact avec les travaux des chercheuses italiennes

-         La complexité des traitements historiques et socio-historiques réalisés sur la vie et l’œuvre de Marie de l’Incarnation

-         L’évolution des études de genre

-         Le renouvellement des perceptions sur la nature et l’apport des autobiographies mystiques et des écrits catéchétiques de la première moitié du XVIIe siècle.

L’ensemble de ces communications, très différentes à plusieurs points de vue, témoigne d’une réflexion renouvelée sur l’intérêt et les contributions que cette femme, à la fois mystique et fort active, peut avoir pour aujourd’hui autant pour la recherche spirituelle que pour l’histoire des sociétés civiles dans lesquelles Marie Guyard s’est incarnée. Une suite est déjà prévue à l’Université Laval de Québec.


[1] Ce texte a reçu les conseils du comité scientifique du colloque (Raymond Brodeur, Yves Chevalier, Benoist Pierre, François Touati, Monica Zapata), spécialement Raymond Brodeur, directeur du CÉMI (Université Laval de Québec, cf infra).

[2]Le CEMI (Centre Universitaire Marie de l’Incarnation) a été créé en 1993 à l’Université Laval de Québec avec la collaboration de la Province des Ursulines de Québec. Il regroupe des chercheurs et des chercheuses intéressés à des études de pointe sur Marie de l'Incarnation, ursuline de Tours et de Québec (1599-1672). < www.cemi.ulaval.ca/ >

[3] Sous la direction de Raymond Brodeur qui publie plusieurs autres ouvrages ponctuant les travaux du CÉMI.

[4] L’un et l’autre conçus par le cinéaste Jean-Daniel Lafond avec la participation de deux célèbres artistes québécoises : Marie Tifo et Lorraine Pintal. Voir les sites : < www.onf.ca > et < tnm.ca   >

[5] Voir ci-dessous l’article d’Isabelle Landy sur l’ouvrage de René Champagne <   >