Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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L'abandon à Dieu chez Marie de l'Incarnation : une expérience spirituelle féconde.

Marie-Caroline Bustarret[1]

 

 

Pour parler de Marie de l'Incarnation il peut être intéressant de s’appuyer sur l’histoire singulière de sa relation à son fils. Histoire piégée, s’il en est, car marquée par une séparation : Marie quitte son enfant quand il est âgé d’une douzaine d’années, pour entrer chez les ursulines. Pourquoi revenir sur un événement qui marque d’une tache (selon l’avis de certains) une vie par ailleurs exemplaire ? En effet, cette question a été largement commentée, les tentatives d’interprétation sont nombreuses, des explications sont proposées pour justifier un tel geste. Cependant on butte le plus souvent sur une réticence toute légitime à l’accueillir. Mon objectif aujourd’hui n’est pas de prendre position, de dire si Marie a eu tort ou raison de laisser son fils, mais d’essayer de faire percevoir la portée spirituelle de cette séparation car Marie elle-même en fait un événement spirituel. Pour aborder cette question je me suis tenue à la lecture des Correspondances car, me semble-t-il, des choses se disent dans ces lettres, que la Relation ne peut pas exprimer. Dans les Correspondances, Marie de l'Incarnation revient sans cesse sur cette histoire, non pas tant pour la re-raconter ni pour se justifier elle-même, que pour justifier l’événement au regard de sa relation à Dieu.

Dans un premier temps je vais vous résumer deux lectures de cet événement. La première lecture est celle d’Henri Brémond au début du XXe siècle. La deuxième lecture, bien plus récente (XXIe siècle), est celle de Sophie Houdard, spécialiste en littérature du XVIIe siècle. Ces deux lectures ont retenu mon attention car elles traitent du même sujet à un siècle d’écart et parce que la seconde rebondit sur la première pour la dépasser. Il faut par ailleurs préciser que Henri Brémond et Sophie Houdard s’appuient l’un comme l’autre sur la Vie de Marie de l'Incarnation écrite par Dom Claude. Ce détail n’est pas sans importance dans la mesure où ce point d’appui, le récit des évènements raconté par le fils, a forcément une influence sur l’interprétation qui en découlera. Ces deux lectures apportent, chacune à sa façon, un éclairage sur l’histoire de Marie et de son fils mais ne font pas honneur, à mon sens, à la dimension spirituelle qui imprègne le regard que Marie de l'Incarnation porte sur sa vie. En effet, Henri Brémond aborde la question du point de vue moral et Sophie Houdard en fait un objet littéraire. Or, une lecture attentive de Marie de l'Incarnation montre bien que cette dernière, quand elle aborde ce sujet dans ses lettres, ne se pose pas la question en termes d’éthique et bien évidemment, se pense encore moins actrice d’une histoire dont elle serait le co-auteur. Pour Marie, l’affaire est spirituelle : elle touche sa relation à Dieu. Aux yeux de Marie, sa propre vie en lien avec celle de son fils constitue le lieu d’incarnation de sa relation à Dieu et elle ne saurait l’envisager autrement. C’est de cette intelligence spirituelle propre à Marie de l'Incarnation dont je voudrais moi-même rendre compte dans un deuxième temps.

Dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France[2] Brémond ne cache pas son intérêt pour Marie de l'Incarnation à qui il accorde d’ailleurs six chapitres (dont deux qui concernent plus particulièrement son fils). C’est un beau traitement de faveur sachant qu’au moment où Brémond écrit son Histoire Marie de l'Incarnation était presque oubliée ! Nous avons donc au tome 6 de l’œuvre de Brémond, tome qu’il a appelé La conquête mystique, turba magna, une présentation de la vie de Marie de l'Incarnation. Un chapitre entier est consacré à la relation de la mère et du fils (le chapitre 2 : La mère et le fils). C’est là que derrière son admiration, Brémond laisse apparaître son incompréhension : comment une mère a-t-elle pu quitter un fils ? Le chapitre est subdivisé en parties dont les titres sont éloquents : une mère a-t-elle le droit d’abandonner son fils pour entrer au couvent ? Comment savoir que Dieu exige un pareil abandon ? Marie devait-elle rebrousser chemin ? A la place de son directeur qu’eussions nous décidé ? Le chapitre que Brémond consacre à Marie de l'Incarnation et son fils met parfaitement en évidence que celui qui se veut historien des âmes endosse malgré tout la robe du juge. Brémond présente cette histoire sous le vocable du cas de conscience et se pose sans cesse la question : est-ce que Marie a pris la bonne décision ? Tout au long de son développement, Brémond relève ce qui apparaît comme une contradiction entre la détermination dont Marie fait preuve à poursuivre sa vocation et le déchirement qu’elle ne cesse d’exprimer d’avoir à se séparer de son fils. Il souligne lui-même cette contradiction apparente mais il n’arrive pas à se l’expliquer. En abordant cette affaire en termes de morale, Brémond s’empêche de comprendre un geste qui ne s’est pas posé en ces termes. Pour Marie, la question est comment faire ? Comment faire pour unifier une vocation maternelle et sponsale ? Comment faire pour répondre à la volonté divine qui se dit dans ces deux lieux-là ? Voilà la cause du trouble de Marie de l'Incarnation. Trouble dû, non pas à une quelconque hésitation quant à sa vocation, mais à l’inévitable douleur de la séparation.

Nous pouvons maintenant passer à notre deuxième auteur. S. Houdard, dans son article où elle traite de la question « Le cri public du fils abandonné ou l’inexprimable secret de la cruauté d’une mère[3] », prévient d’emblée qu’elle se gardera bien de faire un traitement moral de la question. Elle est une lectrice de Brémond et elle a certainement perçu l’impasse dans laquelle ce positionnement moral l’a conduit. Partant du constat d’une hyper-narration des faits par les deux protagonistes, elle explore cette narration en littéraire et en vient à la conclusion, non dépourvue de pertinence, que le récit de l’histoire participe de l’histoire elle-même. Elle fait du fils et de sa mère les acteurs d’une « pièce » écrite par eux à l’instigation du fils abandonné afin que ce dernier retrouve une place active (actrice) dans une histoire dont il s’est vu évacué de prime abord. Pour Sophie Houdard donc, la Relation Spirituelle et les nombreuses lettres où Marie revient sur le sujet, sont le fruit d’un compromis entre la mère et le fils, compromis qui permet au fils de prendre sa place dans la vie de sa mère en devenant son interlocuteur privilégié mais surtout son biographe. Il est celui qui par l’écrit fait exister sa mère. Vu sous cet angle, cet article apporte un élément important dans la compréhension des relations épistolaires de Marie de l'Incarnation avec son fils, dans la mesure où il met en évidence la coopération qui s’instaure entre le fils et la mère pour donner sens à une relation perturbée par une séparation douloureuse. Cependant, Sophie Houdard donne l’impression que l’initiative de cette reconstruction narrative vient du fils qui, dans une certaine mesure, l’imposerait à sa mère.Sophie Houdard, s’en tenant là, ne semble pas vouloir s’aventurer au-delà de la présentation du récit qui est fait de l’événement autrement que sous le mode d’un « nouveau programme narratif » inventé par Dom Claude avec le consentement de sa mère. Sophie Houdard, envisage son interprétation de cet événement familial sous l’angle de la perte et de la violence subies, dont les acteurs ne peuvent que se consoler en inventant un sens à tout cela et ce par le biais du récit. Cette présentation de l’interaction entre Dom Claude et sa mère est intéressante dans la mesure où elle touche du doigt le fait que les écrits qui s’échangent entre mère et fils sont le lieu où « quelque chose » émerge qui est une fiction narrative pour Sophie Houdard. Certes, il se joue « quelque chose » dans les écrits de Marie de l'Incarnation mais il faut aller plus loin et ajouter que ce « quelque chose » n’est pas de l’ordre de la reconstruction narrative mais de la permanence du lien ! En effet, il apparaît à la lecture de Marie de l'Incarnation que l’essentiel n’est pas tant de re-raconter l’histoire, ni de la mettre en mots mais avant tout de prolonger, sous un nouveau mode, une relation achevée sous un ancien mode. Ainsi les mots ne sont plus les témoins impuissants d’un événement passé mais ils sont les liens actuels d’une relation qui perdure. L’intérêt de l’article de Sophie Houdard, pour moi, c’est qu’elle pointe l’importance du « récit » et qu’elle permet de comprendre que la relation n’a pas été rompue, au contraire. A mes yeux il n’y a pas de destruction des liens du sang mais une invention… je vais préciser cela maintenant.

 Après avoir ainsi exposé deux regards sur la vie de Marie de l'Incarnation, il me faut maintenant essayer de montrer l’intelligence spirituelle de Marie de l'Incarnation, intelligence qui permet d’intégrer le départ de Marie pour sa nouvelle vie de religieuse puis de missionnaire dans le mouvement plus ample de sa relation à Dieu. L’enjeu de la vie de Marie de l'Incarnation est justement de maintenir une cohérence dans tous ses aspects car pour elle, tout relève du dessein divin, son état de mère comme son appel à la vie religieuse et à la mission. Pour éclairer cette affirmation je vais présenter deux traits majeurs de la personnalité de Marie qui s’enracinent dans une dynamique spirituelle, l’esprit d’abandon à Dieu. Puis je vais exposer ce qui me semble intéressant dans la façon dont Marie de l'Incarnation comprend l’abandon spirituel. Il n’aura échappé à personne que le mot « abandon » désignant le geste de la mère envers son fils est aussi un mot pourvu d’une riche histoire dans la grammaire spirituelle. Marie la première, emploie ce même mot pour dire ces deux réalités. Ceci m’autorise moi-même à souligner ce lien fructueux, me semble-t-il, entre les deux « abandons ».

Les écrits de Marie de l'Incarnation nous font découvrir une personnalité riche aux multiples facettes dont je vais retenir deux aspects (sachant qu’on peut en dire bien plus que ce que je vais faire ici) : Marie est une femme qui observe et qui accueille. Elle observe en effet : un signe de cela se trouve dans les innombrables lettres où elle décrit le monde nouveau qu’elle a fait sien : le Canada, son climat, ses habitants, leurs mœurs, la colonie naissante etc. Mais il n’y a pas que cela, Marie observe aussi les hommes et les femmes, ses lettre révèlent ainsi des trésors de description du nouvel évêque du Canada (Mgr Laval), du gouverneur (M. d’Argenson), de Mme de la Peltrie, la fondatrice des ursulines et bien d’autres encore. En quelques mots elle laisse apparaître une fine appréhension de la psychologie humaine. Psychologie qu’elle exerce aussi à distance avec ses proches qu’elle accompagne et sur lesquels elle pose une fois encore un regard affuté (sur sa nièce par exemple). Enfin, Marie observe les événements, la vie et ses contraintes ; dans tout cela elle décèle la présence de Dieu. Tant ses relations que ses aventures lui parlent de Dieu. Ainsi, les lettres de Marie de l'Incarnation portent les traces de sa constante évaluation du réel et de sa capacité d’action dans ce monde tel qu’il est. Passons maintenant à la deuxième qualité : la capacité d’accueil. Car sans cette dernière, le sens de l’observation ne serait qu’une marque d’intelligence comme une autre. Ce qui fait que Marie de l'Incarnation est pour moi un sujet spirituel digne d’intérêt c’est que la constante évaluation du réel s’accompagne d’une capacité d’accueil qui est aussi capacité d’adaptation. Cette capacité d’adaptation repose donc sur la conviction profondément ancrée en Marie que Dieu s’exprime aussi dans les événements et donc qu’il lui faut discerner le lieu où Dieu parle dans ce que la vie donne à vivre. Il n’y a pas chez Marie d’attitude ajustée à priori ; ce qui est bon c’est ce qui est adapté à la situation. La lettre 185 témoigne de ce trait essentiel chez Marie de l'Incarnation. Dans cette lettre, il est question de Mgr de Laval, le premier évêque du lieu. Marie le décrit comme un homme zélé et pieux qui agit en fonction de ce qu’il croit devoir augmenter la gloire de Dieu : « Monseigneur notre Prélat est tel que je vous l'ay mandé par mes précédentes, sçavoir très-zélé et inflexible. Zélé pour faire observer tout ce qu'il croit devoir augmenter la gloire de Dieu ». Il est ainsi présenté comme un homme qui serait bien incapable de faire des compromis avec ses principes élevés. Or, nous dit Marie, au vu des circonstances, il serait plus juste de s’adapter aux contraintes du pays : « Ce ne sera pas luy qui se fera des amis pour s'avancer et pour accroître son revenu, il est mort à tout cela. Peut être (sans faire tort à sa conduite) que s'il ne l'étoit pas tant, tout en iroit mieux »…

Si j’ai dit que Marie est un sujet spirituel digne d’intérêt c’est parce que l’aptitude que je viens de décrire repose sur un trait éminemment spirituel : l’esprit d’abandon. L’abandon n’étant pas à comprendre comme une forme de démission par rapport au monde mais bien au contraire comme une réponse à l’appel de Dieu discerné dans ce que le monde et les événements donnent à vivre. Au passage, il faut faire remarquer que décrire Marie de l'Incarnation comme une femme d’action n’est pas, me semble-t-il, la désigner comme une personne qui serait sans cesse en mouvement pour « faire » toujours plus mais plutôt comme quelqu’un capable d’un « agir adapté », d’où une cohérence profonde entre vie spirituelle et vie active. Marie qui s’avère à travers ses écrits être une personne dotée d’une forte personnalité, avec une capacité à agir, décider et commander, dit elle-même n’avoir qu’un vouloir cad ne pas vouloir autre chose que ce que Dieu veut ! Elle dit dans la lettre 185 trouver dans la vie et ses tracas Dieu qui: « me soutient par sa bonté et par sa miséricorde, et qui ne me permet pas de vouloir autre chose que ce qu'il voudra de moy dans le temps et dans l'éternité. »

C’est ce qui lui permet d’accueillir la vie et ses épines, comme elle dit, et de faire avec. Cela lui permet aussi paradoxalement de faire des choix et de s’y tenir, forte de la certitude qu’elle agit avec Dieu. Or ce vouloir, nous dit Marie, repose lui-même sur l’esprit d’abandon: « Par ce peu de mots, vous voiez, mon très-cher Fils, ma disposition présente, et que je suis à la bonté divine par l'abandon d'un esprit de sacrifice continuel »

Il nous faut maintenant voir ce que les lettres de Marie de l'Incarnation disent de sa façon de vivre l’abandon : pour illustrer cela, lisons un court extrait de la lettre 18[4] à Dom Raymond de St Bernard, son confesseur (deuxième lettre où apparaît le mot abandon) qui permet en quelques lignes de poser le cadre :

« Je vous avoue, mon Révérend Père, que la défiance que j'ay de moy-même jointe à l'expérience continuelle de mes propres foiblesses, me fait souvent appréhender ce que vous me dites. Quand je me voy ainsi, je tâche d'entrer dans les dispositions que vous me proposez, m'abandonnant entre les mains de celuy qui me peut donner la solidité de son esprit et apaiser l'impétuosité du mien, avec lequel je ne prétends point agir, mais dans la douceur amoureuse du sien, que je m'ose promettre que sa bonté ne me déniera pas, et que portée sur ses ailes, il me fera posséder ce qu'il me fait désirer pour l'amour de luy-même, et non par une invention de l'esprit humain[5] ».

Dans cette lettre, Marie fait allusion à un mot reçu précédemment de son directeur spirituel, où celui-ci l’enjoint à tempérer son caractère et sa fougue ; en effet, Marie de l'Incarnation lui a fait part de son désir de se joindre aux missions de la Nouvelle France. Tout en concédant son impétuosité, Marie ne recule pas et, en quelques mots, fait état de sa certitude : certitude que son désir (de partir en mission) est bon car il vient de Dieu. D’où lui vient une telle conviction ? De l’abandon. L’abandon à Dieu est la garantie d’un agir/désir juste. Marie dit vouloir agir dans la « douceur amoureuse » de l’esprit de Dieu or l’esprit de Dieu est solide et non pas impétueux comme celui de Marie ; s’en remettre à cet esprit c’est donc garantir son action et son désir. L’abandon, conseillé par le directeur spirituel, la tourne vers Dieu qui donne quant à lui solidité et sagesse. Chez Marie, dès cette lettre 18, l’abandon à Dieu est donné comme le point d’ancrage de son action. Il ne s’agit pas ici de se retirer du monde mais bien d’agir et d’agir bien ! C’est ainsi, dit-elle à son directeur, qu’elle se garde bien d’agir à partir de son propre mouvement mais qu’elle agit plutôt à partir de celui du Seigneur. L’amour au cœur de cette relation est le fondement de la confiance de Marie dans le don de Dieu.

Nous avons là un court exemple de l’usage du terme « abandon » par Marie de l'Incarnation mais toute sa Correspondance en est remplie. Or une des caractéristiques de son usage du mot c’est le lien que Marie fait entre abandon spirituel à Dieu et action. L’abandon est un cadre pour l’action. Il doit être le fondement d’un agir juste c’est à dire conforme à la volonté divine (lettre 18), d’un agir adapté c’est à dire conforme au monde tel qu’il est (lettre 185) et à la situation de chacun (lettre 68).

Pour résumer, chez Marie s’abandonner à Dieu c’est chercher ce qu’elle doit faire dans ce qu’elle est appelée à vivre. L’abandon est une réponse agissante à l’appel divin. Ainsi toute son histoire avec son fils est façonnée par cette relation de totale confiance en Dieu, confiance que Dieu donne à qui se donne.

Pour conclure, j’ai voulu montrer en faisant un détour par Henri Bremond et Sophie Houdard qu’il n’est pas satisfaisant de traiter de cette histoire d’une relation « manquée[6] » entre une mère et un fils avec le seul recours aux sciences humaines. En effet il est apparu qu’en plaçant les choses dans le cadre d’une relation où Dieu lui-même intervient, nous sommes amenés à « prendre de la hauteur[7] », comme le fait Marie d’ailleurs, et à traiter la question autrement. Pour parvenir à ce traitement plus en accord avec l’esprit de Marie j’ai levé un coin de voile sur la personnalité de cette religieuse du XVIIe : une femme concrète, véritablement incarnée et non pas une figure spirituelle plate, sortie de livres pieux. Ce que je vous ai livré ici est le fruit d’une exploration des lettres à la recherche des passages où elle parle de ses préoccupations quotidiennes, où elle présente ses questions concrètes et s’avère être une femme en prise avec le réel, discernant l’appel à une action adaptée dans les événements qui s’offrent à elle. Un tel état d’esprit nécessite un rapport au monde fait d’écoute et d’accueil. Sa capacité d’accueil, ai-je dit, Marie la qualifie elle-même, elle l’appelle « l’abandon » et elle donne à ce terme un sens spirituel dans la mesure où elle discerne, dans les « appels » de la vie, la volonté de Dieu à laquelle elle veut se plier. Or l’abandon, pour Marie de l'Incarnation, est loin d’être une soumission passive à la volonté divine mais bien une configuration active à celle-ci. Pour Marie, la réponse à la volonté de Dieu prend la forme de décisions concrètes, incarnées dans des actions ajustées. C’est là qu’elle trouve la réponse à son comment faire.

Pour revenir à Dom Claude et Marie de l'Incarnation, il me semble que le récit d’abandon va beaucoup plus loin que le simple récit d’un échec dans une vie réussie par ailleurs[8]. L’abandon du petit Claude par sa mère n’est pas la marque ou le signe d’une tache[9]. Au contraire, cet épisode douloureux dans la vie de ces deux personnes agit comme un révélateur. Il fait apparaître la sensibilité spirituelle propre du personnage principal de l’histoire, il fait apparaître la grâce divine dans une vie qui s’abandonne chez Marie de l'Incarnation. Contre toute attente et même paradoxalement, cette histoire d’abandon, telle qu’elle est racontée puis sans cesse reprise dans les Correspondances par Marie elle-même, incarne Marie et révèle chez elle un sentiment maternel particulièrement fort. Sans pudeur, Marie de l'Incarnation exprime ses sentiments maternels contrariés par l’appel à la religion puis à la mission. Nombreuses sont les femmes au XVIIe à quitter leurs enfants pour entrer au couvent, moins nombreuses sont celles qui affichent au grand jour leur conflit intérieur comme l’a fait Marie. Pour Marie de l'Incarnation, la lutte intérieure à laquelle elle va se livrer pour ordonner sa vie en toutes ses composantes pourtant incompatibles à première vue (maternité, appel à être épouse du Christ, appel à la mission), sera source d’unification profonde. Le sentiment maternel loin d’être gommé, sera le liant de la vie. Voici l’invention à laquelle Marie va s’ingénier : être mère, religieuse et missionnaire tout à la fois. Le lien qu’elle maintient avec Dom Claude par ses Correspondances et sa Relation spirituelle procède de cette invention. Ainsi, Marie de l'Incarnation confirmera son état de mère dans son appel à devenir religieuse : elle continuera à prendre soin de son fils et entreprendra de devenir mère pour une multitude d’autres.

 Lien Centre Sèvres : < http://www.centresevres.com/le-centre-sevres/departements/#tabs-818-0-5 >


  • [1]Je suis mariée, mère de quatre enfants et vis dans la région parisienne. J'ai une formation initiale de traductrice que j'ai complétée par un DESS en gestion d'entreprise. Après avoir travaillé dans la grande distribution, j'ai entrepris des études de théologie au Centre Sèvres, l'université jésuite à Paris. J'y ai fait tout le cursus jusqu'à la thèse. Je suis donc actuellement en cours de doctorat. Je fais un travail en théologie spirituelle sur Marie de l'Incarnation bien évidemment. Ma recherche porte sur les Correspondances. Par le biais des méthodes empruntées à l'analyse littéraire, je m'appuie sur un travail de commentaire de texte pour "faire parler" Marie de l'Incarnation.

[2]      Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France. Tome 6 Marie de l’Incarnation. Turba Magna. La conquête mystique 4, Millon, 2006, p.738.

[3]      Sophie Houdard, « Le cri public du fils abandonné ou l’inexprimable secret de la cruauté d’une mère »,  Littératures Classiques, n° 68, 2009, p.273-284, Les Émotions publiques et leurs langages à l'âge classique, dir. Hélène Merlin-Kajman.

[4]              Lettre datée du 6 mai 1635.

[5]              Lettre 18

[6]      Je mets ce terme entre guillemets car comme je tends à le montrer, bien loin d’être un échec, cette relation m’est apparue assez réussie.

[7]      L’expression se trouve chez Brémond.

[8]      Termes dans lesquels on serait tentés parfois de présenter l’affaire.

[9]      Les taches étant destinées à être effacées. Or nous ne voulons pas effacer cet épisode, nous voulons au contraire le mettre en lumière pour lui donner la place qui lui revient de droit dans le récit d’une vie.