Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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isabelle landy par hlne plourdeÀ propos de l’ouvrage du P. René Champagne

Marie de l’Incarnation ou le chant du coeur[1]

 

Isabelle Landy – Houillon[2]

 

   L’ouvrage du P. Champagne, Marie de l’Incarnation ou le chant du cœur, n’est évidemment pas une nouvelle biographie (on en possède déjà dont celles de dom Oury et de Françoise Deroy-Pineau) ni une hagiographie, mais bien plutôt une enquête, une interrogation à la fois têtue et méthodique menée sur 163 pages autour d’une question clairement formulée à plusieurs reprises : « Marie de l’Incarnation que l’Église a déclarée bienheureuse au ciel fut-elle heureuse sur terre ? », question attendue autant que redoutable, et qui laisse à penser par le simple jeu des termes en présence qu’elle ne pourra se dispenser d’interroger malgré tout les grandes étapes biographiques et spirituelles d’un parcours exemplaire et singulier, institutionnellement couronné par la béatification tardive de 1980, mais surtout exceptionnellement consigné par le sujet lui-même, Marie de l’Incarnation, invitée à témoigner par l’écrit de l’expérience intérieure dont elle est le siège.

     L’auteur se réfère donc constamment aux deux Relations de 1633 et 1654 avec son Supplément de 1656, ainsi qu’à la très importante correspondance, notamment avec son fils bénédictin dom Claude Martin, qu’elle forme et informe par-delà l’océan. Il faut déjà remarquer la rigueur et le souci pédagogique avec lesquels l’auteur examine les documents retenus, en l’occurrence de courts « morceaux choisis » dont l’écho se prolonge par de nombreuses citations insérées dans le texte critique : ainsi le récit du coup de grâce de mars 1620 dans la Relation de 1654 donne-t-il lieu à une rapide analyse en quatre points avant un ample développement qui débouche sur la question : « Et le bonheur ? avec l’extase du Sang, la musique du bonheur s’est-elle éteinte à jamais pour Marie qui n’aura eu qu’une enfance heureuse ? La réponse à nos questions, nous la trouvons sous la plume de Marie […] » (p. 28). Cette disposition récurrente atteste le constant recentrement de la réflexion sur le problème spécifique du bonheur, assurant ainsi la cohérence de ce petit essai dont l’archéologie personnelle nous est ainsi livrée : « Ce livre est né d’un choc ressenti à la lecture d’un passage de la Relation de 1654 (p. 7), évocation du triduum douloureux qui précède le départ de Tours en février 1639 : « J’eus une vue de ce qui me devait arriver en Canada, je vis des croix sans fin […] », épisode crucial et crucifiant en effet qui, ouvrant le diptyque de l’aventure terrestre de Marie de l’Incarnation avec ses deux versants nuptial et tourangeau d’une part, apostolique et québécois de l’autre, pose à nouveau la question : « Fut-elle heureuse sur terre ? » Le P. Champagne n’attend pas la fin de son ouvrage pour y répondre et dès la page 96, après avoir évoqué la nuit spirituelle des premières années au Canada, il peut affirmer : « Cette longue et lourde épreuve ne la plongera pas dans le malheur, mais bien au contraire lui apportera le bonheur et fera jaillir un chant dans son cœur. »

   Notons que ce « chant du cœur » constitue déjà en soi une réponse implicite à la question puisqu’il est la manifestation extérieure de cet état de bien-être et de contentement intérieurs qu’on appelle le bonheur. De plus l’expression « chant du cœur » se présente dans le titre comme l’équivalent du premier terme (« ou »), son résumé, comme si le chant du cœur suffisait à évoquer la personne tout entière, Marie de l’Incarnation, par une sorte de métonymie métaphorique dont Claude Martin, dans un passage de la Vie de sa mère, semble désireux d’atténuer la hardiesse : « Il semblait que ce fût le fond de l’âme qui chantât, non qu’il chantât en effet, mais […]» (p. 129) ; au reste Marie s’est elle-même expliquée sur cette façon de voir et de dire les choses, non par le truchement de l’imagination ni des sens extérieurs, mais directement, parfaitement, spirituellement. C’est bien en effet spirituellement l’âme de l’Épouse qui chante en son épithalame, chant nuptial, véritable cantique dans ce « temple de l’âme », concert, harmonie, « musique silencieuse » ou « solitude sonore » (selon la formule de Jean de la Croix si présent à l’esprit du P. Champagne) qui trouve aussi dans la psalmodie euphorisante le mode d’expression le plus immédiat de la joie, celle qui irrigue le Cantique des cantiques, celle qui nourrit aussi son propre texte comme elle accompagnait déjà le moment inaugural de la traversée : « Lorsque je mis le pied en la chaloupe […] il me sembla entrer en paradis […], je chantais en moi-même les miséricordes d’un si bon Dieu […] » (p. 79). Entre désir et joie, le dynamisme de vie et la force de la « tendance au Bien – Aimé » dont parle Thérèse Nadeau – Lacour citée par l’auteur (p. 34) traversent la biographie et l’autobiographie de Marie de l’Incarnation, les orientant l’une et l’autre vers l’accomplissement de cette « pente au bonheur » qu’elle expérimente d’une façon concrète, existentielle et réfléchie. C’est pourquoi la Relation de 1654 n’est pas un propos de plus sur le bonheur après vingt – cinq siècles d’interrogations, c’est pour une grande part une patiente élucidation du bonheur en lui – même, tel qu’il est individuellement vécu dans une expérience joyeuse et inouïe, « aussi éloignée que possible de toutes les expériences exprimables et comparables » (Paul Valéry).

Il n’est donc pas étonnant de voir le P. Champagne en épouser la trajectoire ardue mais sans faute jusqu’à « ces divins états où il ne se trouve plus d’inquiétude, je veux dire plus de désirs, mais une paix profonde qui par expérience est inaltérable. » (Correspondance, p. 764) Guidant son lecteur dans le déchiffrement d’un destin fixé depuis l’enfance, l’auteur dégage par des futurs prospectifs les perspectives de ce bonheur en question qu’il ne définit pas autrement : « Ce qu’il importe de souligner, c’est que ce rêve deviendra fécond […], son rêve auquel elle a donné son consentement et qui lui apportera le bonheur. » (p. 18)

   C’est ce que s’attache à montrer la suite des huit chapitres qui se partagent l’ouvrage : de longueur très inégale (de 8 à 30 pages), ils ne découpent pas des épisodes inégalement longs ou courts selon des repères objectifs (les 20 premières années de la vie de Marie occupent 9 pages), pas plus qu’ils ne suivent le découpage des treize états d’oraison, lesquels par ailleurs s’achèvent nécessairement en 1654 avec l’écriture de la Relation, alors que Marie a encore dix – huit années d’ascension à gravir. Ils développent seulement ou analysent certains événements prélevés par l’auteur, les plus en rapport avec son sujet, tout en obéissant au parti–pris d’ordre chronologique plusieurs fois affiché : « Il convient de commencer notre recherche avec l’enfance de Marie » (p. 11). Cette disposition originale permet d’ordonner simultanément l’ouvrage sur deux plans différents comme l’impose tout sujet mystique : d’une part le parcours chronologique dont les événements, même capitaux dans la vie d’une femme comme le mariage ou la maternité, ne sont évoqués par l’auteur qu’ à titre de « contexte » (p. 19) pour les événements spirituels concomitants, et d’autre part la visée théologique portée par le commentaire de Marie qui donne rétrospectivement sens au vécu, chronologie et théologie étant l’une et l’autre orientées par et vers la question du bonheur. Même si l’on doit remarquer l’abondance, la concision et la précision des données « historiques » ici consignées, tout ce qui d’une façon ou d’une autre sollicite les réponses de Marie au monde concret qui l’entoure, en somme le partage de Marthe, c’est évidemment la « lecture spirituelle » (p. 115) des événements par Marie et les diverses modulations du chant du cœur au cours de sa vie qui intéressent le problème du bonheur.

   En témoignent les titres mêmes des chapitres évoqués plus haut : Un rêve de bonheur, Sang et colloque du cœur, Le chant de l’épouse, L’appel du large, Vers Québec, Québec de nuit, Le malheur exorcisé, Le chant du soir, qui tous dénotent effectivement des étapes spirituelles, même si certains font mine d’évoquer quelque publicité touristique. En effet l’appel du large débouche en janvier 1631 sur une réalité bien terrienne mais lourdement symbolique, la porte du monastère des Ursulines de Tours, tandis que Québec de nuit doit sa dominante nocturne aux « obscurités plutôt que les lumières » qui enveloppent le travail apostolique en terre canadienne (p. 91) décrit par les relations des Jésuites, et surtout à l’interminable « voyage au bout de la nuit » de Marie, vécu dans le silence du fils d’abord, ( 1639 - 1641), mais surtout silence de Dieu contrastant avec les moments d’intense proximité et familiarité avec la « divine Majesté » vécus en terre tourangelle. Les quelque 25 pages centrales consacrées aux années 1639 – 1647 (p. 83 – 106) sont particulièrement fortes tant par leur densité que par leur méthode et leur qualité littéraire, baignant dans le clair – obscur baroque de Jean de la Croix, entre paradis et enfer, travail apostolique et désintégration du moi social, dépouillement et bienfaits, nuit spirituelle et aurore bienfaisante. Enfin, devenue « une créature tout autre » par l’approfondissement de sa « conversion », Marie peut « chanter les miséricordes d’un si bon Dieu pour le néant et la poussière de la terre » d’un chant de plus en plus intériorisé à mesure que s’installe chez elle l’heureuse passivité de l’âme investie par l’esprit du Verbe incarné et sa « douce persuasion » qui apporte force et paix dans les croix et les travaux de Jésus – Christ : cette douceur (p. 106), si elle n’est pas un autre nom du bonheur, n’est – elle pas un signe indéniable de sa présence dans l’intime du cœur ?

   En tout état de cause, les conditions sont remplies pour que puisse s’instaurer chez Marie de l’Incarnation une lecture non seulement spirituelle mais « exorcisante » des événements, aussi paradoxale que le bonheur des mystiques dont parle Thérèse Nadeau (citée p. 104), lecture qui « interdit au malheur de devenir en elle l’objet d’une fixation mais qui au contraire se transforme en joie », cette « mystérieuse alchimie » s’opérant, selon le P. Champagne, grâce à la typologie (sens de l’Écriture) créatrice d’archétypes, modèles mémorables et imitables et comme tels, pourvus de vertus salvatrices. C’est ainsi que devant la désertion supposée de Mme de la Peltrie pourvoyeuse des finances, Marie « sent une grande joie [ …], m’imaginant que notre bon Dieu me traitait comme saint François ». D’autres catastrophes susciteront chez elle de semblables réponses dans une succession qu’on pourrait croire dévastatrice : l’incendie du monastère, l’ « apostolat crucifié » (Vincent Siret) des missionnaires torturés par les Iroquois et le tremblement de terre de 1663, chacune renchérissant sur l’autre dans la sublimité des enjeux et l’approfondissement de la perspective eschatologique. Après la « nudité d’un Job » sur la neige évoquée devant les bâtiments en flammes, « grâce de dénuement » devenue paix, joie et chant de louange amoureuse de la volonté divine, la conformité avec le prototype du divin Crucifié revêt évidemment une signification d’une autre portée puisqu’elle représente l’Imitatio Christi poussée à ses limites ultimes, une « union douce et amoureuse qui est déjà la béatitude commencée dans une chair mortelle » (Cor. p. 397) : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux », une « béatitude au présent » (Th. Nadeau) dont le sexe et la condition de Marie, missionnaire cloîtrée, devaient en principe l’écarter ; à défaut le martyre intérieur (p. 133) et la posture de victime rachetant les péchés du monde donnent tout son sens à l’épisode du tremblement de terre largement développé dans les lettres de 1663 : un récit des faits objectif, descriptif et géographique qu’elle qualifie elle – même de « relation », se voit encadré par deux lettres fortement modalisées où, dans un climat d’apocalypse, s’affiche encore ce renversement paradoxal des valeurs : « Je ressentais […] une émotion qui me pressait de chanter quelque chose de grand pour le [Dieu] louer et bénir d’un accident qui menaçait tout le monde de sa ruine. » (Cor. p. 715)

 Resterait l’abandon de l’enfant, la première et dernière croix, la plus rétive sans doute à se laisser transmuer en autre chose qu’elle-même, ce qui explique peut-être que le P. Champagne se contente de le mettre au compte d’une « incohérence divine » (p. 162). Pourtant, jusqu’à sa mort Marie tentera d’assurer sa défense dans le procès jamais clos qui laisse face à face un fils meurtri et une mère crucifiée : « Sachez donc encore une fois qu’en me séparant actuellement de vous, je me suis fait mourir toute vive », écrit-elle encore en 1669 (Cor. p.836) ; si bien qu’on est ici en droit d’hésiter sur l’efficacité d’une lecture spirituelle doublant au fil des ans l’inlassable plaidoyer : « N’êtes-vous pas bien aise […] que je vous ai abandonné à sa sainte conduite en vous quittant pour son amour ? N’y avez-vous pas trouvé un bien qui ne se peut exprimer ? » (Cor. p. 836) Mais au dessein eschatologique de Marie ne répond que l’imploration toute humaine du jeune bénédictin rapportée par sa mère : « Vous me demandez si nous nous verrons encore en ce monde ? » (Cor. p. 187). Toutefois, au-delà du fantasmatique rendez-vous quotidien des deux religieux dans la récitation de leurs offices respectifs, les deux visées apparemment inconciliables de la mère et du fils finiront par se rejoindre à l’approche de la mort, dans l’expression des dernières volontés de Marie : « […] qu’on fît seulement savoir à son fils qu’elle l’emportait en son cœur dans le Paradis » (Vie, p. 732), où « nous aurons […] une éternité entière pour nous voir et pour nous conjouir en Lui. » (Cor. p. 836 ) Le Paradis des élus cette fois, celui auquel elle a toujours cru, car « Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte mais par celui de l’amour et de la confiance » (p. 160), un Paradis où la durée sans fin et les retrouvailles achèveraient de parfaire ce qu’elle avait déjà vécu sur terre depuis le premier « rêve de bonheur » (p. 11) dans l’apprentissage et l’anticipation de la béatitude éternelle.

   C’est pourquoi au terme de cette enquête, même s’il faut également garder à l’esprit les « adversités » et les souffrances qui ont marqué la vie laïque et apostolique de Marie de l’Incarnation, et plus encore, les « gênes et les tortures » qui affligent l’âme jusqu’aux tentations du désespoir (p. 93), le P. Champagne peut légitimement conclure à l’évidence du bonheur qui, dans un processus accumulatif au fil des faveurs successives reçues du divin Maître, donne cohérence (p. 161) et signification à l’ensemble d’une vie heureuse pour l’essentiel puisque comblée dans son désir de Dieu jusqu’à l’ultime exténuation des « respirs » et des mots : « En deux ou trois mots j’ai tout dit. » (p. 150)

   On touche ici au dernier paradoxe puisque jusque là c’est l’ample lexique du bonheur qui s’est déployé et donné à lire à travers les multiples citations exploitées par le P. Champagne. Attentif aux mots et à leur histoire (voir « conversion », p. 24) comme il convient dans une étude du fait mystique indissociable de l’écriture, l’auteur fait défiler à plaisir les termes d’une longue série approximativement synonymique depuis la fruition et la consolation proches de la joie, joie, jouissance et réjouissance, délices et jubilation, contentement, paix, douceur, félicité et paradis, béatitude et plénitude, tous termes souvent regroupés en binômes (joie et délices, joie et contentement, béatitude et plénitude), propres à écarter chez Marie de l’Incarnation les soupçons de masochisme ou de « mélancolie dévote » que pourraient suggérer certains passages des Relations. L’enfant était gaie et rieuse, la supérieure se devait de « porter la joie écrite sur son front » (Claude Martin cité par dom Thierry Barbeau,  Les voies de la prière contemplative, 2005, p. 20), et elle mourra « avec une joie qui demeura peinte sur son visage » (Vie, p. 736, cité p. 157).

Ainsi se voit pleinement justifié le projet du P. Champagne dont la vaste culture nourrit heureusement cet ouvrage aussi savant que familier.



[1] Médiaspaul, Montréal, 2012, 163 p.

[2] Isabelle Landy-Houillon, agrégée de l’Université, maître de conférence àl’université Denis-Diderot Paris VII, spécialiste de l'étude littéraire des siècles classiques françaisa enseigné aux universités de Bretagne occidentale (Brest), du Maine (Le Mans) et de Paris VII - Denis Diderot. Elle a particulièrement travaillé sur l'histoire de la langue et des théories grammaticales. C'est par l'intermédiaire de Madame de Sévigné et l'expression de l'amour maternel qu'elle a rencontré Marie de l'Incarnation. En juin 2012, elle a fait paraître aux éditions Garnier un ouvrage intitulé Entre philologie et linguistique, approches de la langue classique qui propose notamment deux de ses articles concernant Marie de l'Incarnation. Cet ouvrage vient d'obtenir en juin 2013 le prix de la Société d'études du XVIIème siècle.