Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

Text Size

La Correspondance de Marie de l'Incarnation

Perméabilité au Temps et à l'Espace

Claude Guilllaumaud-Pujol[1]

         Cette présentation est à replacer dans le cadre des activités de CORAM, centre de recherches de l'EHESS, Paris, avec un séminaire dédié à l'étude des lettres des migrants français aux Amériques du XVII au XIXème siècle.

         Il s'agit, en fait, de

1- mener une expérience sur une méthodologie pour :

-       Définir 'sensibilité'

-       élaborer un outil collectif d'expérimentation et d'analyse

-       justifier les facteurs de sélection retenus

-       décrire le fonctionnement d'une expérimentation interdisciplinaire.

2- procéder à une analyse globale des résultats

-       à partir du tableau élaboré collectivement

-       de citations spécifiques des correspondances

-       d'un échantillon de lettres

3- conclure par une analyse exhaustive des données à partir d'un ou deux fonds de lettres.

         

ANALYSE des RESULTATS

         L'objectif du séminaire de Coram[2], EHESS, Paris est d'analyser la sensibilité au temps et à l'espace dans les courriers des migrants français aux Amériques ; c'est dans ce cadre-là que le corpus de Marie Guyart devenue Marie de l'Incarnation est un corpus remarquable pour trois raisons :

         1- l'abondance de lettres (environ 500 lettres publiées)

         2- le statut religieux du scripteur (elle est religieuse)

         3- le scripteur est une femme  

         L'abondance des lettres - et le fait que ce soit des lettres de femme - sont des spécificités mises en avant dès la première publication : « L'on s'étonnera peut-être de voir ce volume si gros et si rempli, n'étant pas chose ordinaire aux femmes d'écrire beaucoup de Lettres. Mais on doit plutôt s'étonner de le voir si petit, puisqu'ainsi que l'on pourra remarquer en plusieurs endroits de cet Ouvrage, il y a eu des embarquements ausquels elle a écrit un aussi grand nombre de Lettres que celui que compose ce recueil. » [3]

         L'objectif sera donc d'analyser, comment, dans cet abondant et rare corpus, la spiritualité de Marie Guyart va influer sur la représentation des unités de temps et d'espace et comment toute mention de temps et d'espace, passé au filtre de la sensibilité du scripteur, devient simultanément prosaïque et sacré, limité et infini.

         Si l'on reprend les propos de son fils on peut citer le choix de son nom Marie de l'Incarnation comme premier exemple de notre hypothèse : « Elle pria qu'on joignit à  son nom de Marie celui de « l'Incarnation » à cause de sa certitude de savoir Dieu incarné dans les hommes. Ce nom de « l'Incarnation » traduit la manifestation sociale d'une grande aventure amoureuse mystique, qui semble avoir commencé dès l'âge de vingt ans pour se poursuivre dans un destin transocéanique qui nous touche encore. » On voit comment, par ce choix, son nom devient le lieu de la représentation visible de sa relation à Dieu, le lieu social d'une 'aventure mystique', comme définie par son fils, qui va de pair avec l'interprétation mystique du corps de Marie en lieu de la représentation visible de Dieu. 

         Cette perméabilité entre le lieu et le temps, le visible et l'invisible, le temporel et l'intemporel est une caractéristique de ses lettres : «  Une Religieuse qui fait partout son devoir est bien partout, puisque l'objet de son affection est en tout lieu. »[4]

         Et, de part son statut de religieuse, elle conçoit le lieu comme espace d'évangélisation : « Il semble que la ferveur de la primitive Eglise soit passée dans la Nouvelle France et qu'elle embrase les cœurs de nos bons Néophites de sorte que si la France leur donne un peu de secours pour se bâtir de petites loges dans la bourgade qu'on a commencé à Sillery l'on verra en peu de temps un bien autre progrez. » [5] 

         Sans se retourner vers son passé français, sa foi servant de fil conducteur à un improbable destin pour une femme du XVIIème siècle, Marie de l'Incarnation décrit ce Nouveau Monde, un pays qui n'est point 'fait' et compte à peine 250 colons français, dont elle appréhende la dimension géographique et temporelle à l'aune de sa foi. En voici deux exemples :

         1- « cela est juste que mon Divin Epoux est le maître : je suis assez savante pour l'enseigner à toutes les nations ; donnez moi une voix assez puissante pour être entendue des extrémités de la terre... » (Relation de 1654). L'immensité du territoire est, pour elle, à la mesure de sa vocation pour évangéliser le Nouveau Monde. Que ce soit 'la nation', espace politique ou la 'terre', espace géographique ces deux termes sont à la fois un espace mesurable, physiquement identifiable mais aussi un espace religieux, un espace d'évangélisation, la manifestation visible d'une motivation invisible, si ce n'est de l'auteur.

         2- « Je ne regarde pas le présent mais l'avenir, m'estimant heureuse d'être employée dans le fondement d'un si grand édifice, tant en regard des Français que des sauvages, puisque les âmes des uns et des autres ont également coûté au Fils de Dieu ». [6]

         On note la même dualité sémantique du temps : 'l'avenir' mesure de temps égale au 'présent', dans ses lettres qui serviront de cadre temporel/intemporel dans sa 'relation Dieu' et également dans sa narration du quotidien qui s'échelonnera de 1639 à 1672 (date d'arrivée à Québec et de sa mort) ; cet 'échelon temps' correspondent à la construction de 'l'édifice' fait de différences (Français et sauvages) et d'universalité ('les âmes des uns et des autres...)

         Avec le temps, dans le nouvel espace -'l'édifice' -, le corps des habitants se modifie : en 1653 Marie de l'Incarnation se décrit ainsi : « Je suis devenue un peu replète : les personnes de mon tempérament le deviennent en ce pays où l'on est plus humide qu'en France, quoyque l'air y soit très subtil »[7] .

         Mais les effets du temps peuvent aussi se décrire se décrire sans référence au lieu : «  Ma veue s'affoiblit. Pour la soulager j'use de lunettes avec lesquelles je voy aussi clair qu'à l'âge de 25 ans : elles me soulagent d'un mal de tête qui est bien diminué ». [8]

         Le temps et le lieu conditionnent la genèse des lettres de migrant, dans ce cas précis deux facteurs interviennent :

         1-l'intensité du travail dans un lieu nouveau : « je n'ay jamais tant veillé que depuis quatre mois parce que la nécessité des nos affaires et de notre rétablissement ne m'a laissé de temps libre que la nuit pour faire mes dépêches... » [9].

         2- le climat qui : a) limite les activités de transport : «  trois mois durant, ceux qui ont des expéditions à faire en France n'ont point de repos »[10] ou « Je suis extrêmement fatiguée de la quantité de lettres que j'ay escrittes. Je crois qu'il y en a la valeur de plus de deux cents. Il faut faire tout cela dans le temps que les vaisseaux sont icy»[11] ; b) impose un mode de vie différent : « Nostre cheminée est au bout du dortoir pour eschauffer le courroir et les celles dont les séparations ne sont que de bois de pin. L'on y pourrait eschauffer autrement, car ne croyez pas que l'on puisse estre longtemps en sa celle en hiver sans se chauffer. Ce seroit un grand excez d'y demeurer une heure, encore faut-il avoir les mains cachées et estre bien couvert. Hors les observances la demeure ordinaire pour lire, escrire et estudier est de nécessité auprès du feu ce qui est une incommodité et un assujettissement extrême... l'on met cinq ou six busches à la fois, car on ne brusle que du gros bois et avec cela on se chauffe d'un costé  et de l'autre on meurt de froid. » [12] 

         Mais les meilleurs exemples de cette perception ambigüe du temps et de l'espace se retrouvent dans la période où elle conjugue les épreuves physiques du quotidien et la rédaction de la Relation rédigée à la demande pressante de son fils et commencée en 1647. Les premiers textes ont disparu dans l'incendie du monastère la nuit du 30 au 31 décembre 1650 car Marie avait choisi de sauver les écrits de la communauté en priorité : « A présent c'en est fait mon très cher fils, il n'y faut plus penser ».[13] 

         Mais ce 'présent' évoqué est à prendre à  sa valeur ordinaire car, un an plus tard, sur l'insistance de son fils, elle reprend 'ses unités d'écriture' : « Puisque vous le voulez, si je puis dérober quelques moments à mes occupations qui sont assez continuelles, j'écrirai ce que ma mémoire et mon affection me pourront fournir afin de vous l'envoyer l'année prochaine. »[14] 

         Et le quotidien est effectivement chargé de drames qu'elle va relater selon sa sensibilité : « Les Hiroquois sont pires que jamais et font plus de dégâts parmi les Français qu'ils n'en avoient  encore fait. Ils ont massacré le R. Père Buteux avec une partie des Attikamek qui sont à deux ou trois journées des Trois-Rivières. »[15] 

         Et elle utilise le temps comme mesure de distance 'deux ou trois journées' sans préciser le mode de déplacement (à pied, à cheval....)

         Les lieux sont divisés selon un clivage socio-politique : « Ils ont encore tué le Gouverneur du fort de cette habitation avec une partie des habitants qui s'étaient témérairement engagés dans les bois pour les combattre. Ce qui a tellement effrayé les habitants de notre habitation qu'ils s'imaginent que cet ennemi est toujours à leurs portes. »[16]. Le lieu est alors dissocié entre  lieu politique, le 'fort' et le lieu géographique 'le bois' avec 'les portes' comme frontière entre l'ordre (symbolisé par le gouverneur) et le désordre (les sauvages).

         Deux semaines plus tôt elle décrivait déjà l'ambivalence de la perte de l'espace d'exil : « Il y en a qui regarde ce païs comme perdu », perdu signifiant à la fois la perte du territoire mais la perte de la foi : « tant d'âmes que je voyais qui alloient demeurer dans leur aveuglement »[17] ;  ou « J'ay veu les affaires de ce païs dans un état si déplorable qu'on les croyait à leur dernière période. L'on projetoit déjà de tout quitter et de faire venir des vaisseaux de France pour sauver ceux qui ne seroient pas tomber en la puissance de nos ennemis. »[18].

         Mais, en sa qualité de religieuse elle affronte, selon les critères de sa foi, les épreuves du moment, sachant faire côtoyer temps public et temps privé pendant sa retraite religieuse annuelle (de l'Ascension à la Pentecôte) en 1653 : « Après avoir fait ma prière par obéissance je n'eus que deux veues : la première de m'offrir en holocauste à la divine Majesté pour être consumée en la façon pour tout ce païs désolé ; et de l'autre que j'eusse à rédiger par écrit la conduite qu'elle avait tenue sur moy depuis qu'elle m'avoit appelée à la vie intérieure. »[19] 

         Il faut noter l'emploi spirituel du lieu « le païs », pays d'exil devenu, avec le temps, propice au statut de martyr (sort réservé à de nombreux missionnaires), à mettre en parallèle avec la continuité d'une grâce qui l'avait touchée à Tours (« depuis qu'elle m'avait appelée à la vie intérieure »). Et elle poursuit dans cette même lettre : « J'eues des vues fort particulières touchant les états d'oraison et de grâce que la divine Majesté m'a communiqués depuis que j'ay l'usage de la raison. Alors sans penser à quoy cela pourrait servir, je pris du papier et en écrivis sur l'heure un Index ou abrégé que je mis en mon portefeuille. »[20] 

         Par la suite toutes ses lettres publiées après 1654 et essentiellement dédiées à son fils suivront ce double schéma juxtaposant la description d'une 'intuition' de nature 'divine' mais organisée selon un ordre chronologique précis ('Index ou abrégé) : « dans le dessein que j'ay commencé pour vous, je parle de toutes mes aventures, c'est-à-dire, non seulement de ce qui s'est passé de l'intérieur, mais encore de l'histoire extérieur, sçavoir des états où j'ai passé dans le siècle et dans la Religion  des providences et conduites de Dieu sur moy, de mes actions, de mes emplois, comme je vous ai élevé, et généralement je fais un sommaire par lequel vous me pourrez entièrement connoître, car je parle des choses simplement et comme elles sont. Les matières que vous verrez dans cet abrégé y sont comprises, chacune dans le temps qu'elle est arrivée... ».[21] 

         Dans cette  Relation qu'elle gardera secrète mais qui sera publiée après sa mort, en version expurgée, par son fils « elle sent que tout y est à sa place, les événements du dehors et les expériences mystiques, « les aventures de la vie » et son cheminement intérieur.... elle lit maintenant sa propre vie comme un message qui a un sens et qu'elle doit transmettre à d'autres. »[22]

         En conclusion, selon les écrits de Maris Guyart devenue Marie de l'Incarnation, les concepts de temps et d'espace sont définis comme suit :

         1- Le lieu est un lieu d'exil, défini comme un objectif de vie sans possibilité de retour. Craignant de ne pouvoir partir, elle écrit en avril 1639 : «  Quoy que tout soit prest, j'ay encore peur de perdre mon bonheur ainsi que beaucoup d'autres ».[23] A un de ses Frères elle écrit, toujours en avril 1639 : «  Adieu donc mon très cher « Frère, adieu pour jamais. »[24]

         Elle sait évaluer les distances, lors de ce voyage, de façon très arithmétique : « … non que nous n'ayons souffert de grands travaux durant trois mois de navigation (4 mai au 1er août 1639) parmi les orages et les tempêtes, qui pour treize cents lieues que nous avions à faire, nous en ont fait faire plus de deux mille.... »[25]  `

         Et ce lieu de mission est une nation plurielle mais la nation d'un seul Dieu : « ce que nous avons veu en arrivant dans ce nouveau monde nous a fait oublier tous nos travaux: car entendre louer la Majesté divine en quatre langues différentes (montagnais, algonquin, huron, français) ».[26]

         2- Le temps est décrit avec la même précision dans la dernière lettre citée comme dans l'ensemble du corpus ('trois mois de navigation'), même rigueur pour décrire les saisons et travaux des champs (Lettre XLIII) mais elle sait expliquer, dans la Relation, comment temps 'intérieur' et 'extérieur' cohabitent : «  Je parle de toutes mes aventures, c'est-à-dire non seulement ce qui s'est passé à l'intérieur mais encore de l'histoire extérieure... les matières que vous verrez dans cet abrégé y sont comprises, chacune dans le temps qu'elle est arrivée »[27].

         Le mysticisme de Marie de l'Incarnation sait transformer des unités de temps et d'espaces ordinaires, laïcs et mesurables à l'aune de nos outils communs et quotidiens ( calendriers, horloge, mesure de calcul...) en des entités intemporelles où  se fondent réalité et sacré, distance mesurable et infinie, soucis quotidiens et destinée.

         C'est la prédominance d'une perméabilité pérenne, d'une fluidité constante qui définit le caractère exceptionnel de l'écriture de Marie de l'Incarnation.

[1] Claude Guillaumaud-Pujol (centre d'études nord-américaines, EHESS/CNRS). Maître de conférences honoraire en études américaines. A publié des ouvrages sur les prisons américaines (Etats-Unis) et le couloir de la mort. Participe au séminaire sur les correspondances des migrants français aux Amériques (Coram, EHESS, Paris).  

[2] CorAm : une histoire institutionnelle

De 2002 à 2005, une équipe d’enseignants-chercheurs « ReMiFram » (Recherches sur les migrations des Français et des francophones aux Amériques) a été réunie autour de François Weil (Ehess) puis de 2006 à 2009, autour d’Annick Foucrier (Université Paris-XIII-Ehess) dans le cadre de deux plans de recherches quadriennaux du Cnrs. CorAm (Correspondances des migrants français et francophones aux Amériques) était alors un sous-axe de recherches de l’axe « ReMiFrAm ».

En 2009, les financements Cnrs étant échus, l’équipe CorAm, encouragée financièrement par le Laboratoire Mascipo de l’Ehess, prit la suite des projets antérieurs, sous la direction de Nicole Fouché, afin de poursuivre l’ensemble des travaux, des contacts et des problématiques déjà élaborées, particulièrement, mais non exclusivement, celles concernant les correspondances de migrants francophones aux Amériques.

À compter de janvier 2011, un cofinancement de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (responsable : Annick Foucrier, Université Paris 1/Irice/CRHNA) et du laboratoire Mascipo de l’Ehess (responsable : Nicole Fouché, Cnrs — Ehess / Mascipo / Céna) permet à CorAm de poursuivre ses recherches dans le champ de l’histoire des migrations. <http://correspendances.univ-paris1.fr/>

[3]    Lettres de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, née Marie Guyart, 1ère Supérieure des Ursulines de Québec, Tournai, 1876, 2 vol. ( lettres CLXII, CCI, CCVIII, CCXI, CCXIX, CCXXIV, CCXXV).

[4]    Lettre XXXIX, 20 mai 1639, p. 87, ed. Dom Oury, 1971.

[5]    Lettre XLIII, 3 septembre 1640.

[6]    Lettre de septembre 1653, ed. Oury, p. 507

[7]    Lettre du 18 octobre 1654, p. 550.

[8]                 Ibid.

[9]    Lettre CXLVLL, 24 octobre 1632.

[10]  Lettre du 29 octobre 1649, p. 377.

[11]  Lettre du 15 septembre 1644, p. 240.

[12]  Lettre du 26 avril 1644, p. 220.

[13]  Lettre CXXXVI, octobre-novembre 1651, p. 425-6.

[14]  Lettre CXLIII, 9 septembre 1652, p. 485.

[15]  Lettre du 26 septembre 1652, p.495.

[16]  Ibid.

[17]  Lettre CLI, été 1653, p. 506

[18]  Lettre CLI, été 1653, p. 506.

[19]  Lettre du 26 octobre 1653, p. 515.

[20]  Ibid.

[21]  Lettre du 26 octobre 1653, p. 515.

[22]  Analyse de Dom Oury, La relation Autobiographique de 1654, p. 1976.

[23]  Lettre XXXVI, p. 80.

[24]  Lettre XXXVII, 15 avril 1639.

[25]  Lettre XI, p. 88.

[26]  Lettre XL, 1er septembre 1639, p. 88.

[27]  Lettre du 26 octobre 1653, p. 515.