Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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Les Retraites de Marie de l’Incarnation, « oraisons de femmes » ?

Alessandra Ferraro[*]

 

Dans le domaine des gender studies les recherches récentes sur les écrits spirituels de Marie de l’Incarnation ont offert des pistes d’analyse intéressantes pour en relire l’œuvre et pour reconsidérer son rôle (Bruneau, Dunn, Rowan, Woidat, Zecher, Zemon Davis). Le parcours biographique et intellectuel de l’Ursuline présente bien de traits communs avec celui d’autres femmes ayant œuvré dans les cloîtres aux colonies, telles les religieuses mexicaines Sœur Juana de la Cruz, María Magdalena Lorravaquio Muñoz, María De San José et  Jacinta  Rodrigues Ayres, fondatrice de l’ordre du Carmel au Brésil. En Nouvelle-France les écrits de la sœur Hospitalière Catherine de Saint-Augustin ont servi au Jésuite Paul Ragueneau pour composer sa Vie (1671). L’œuvre de Marie de l’Incarnation a subi dans les siècles un sort semblable à celui d’autres ouvrages de femmes de l’époque opérant dans un cadre religieux, auxquelles on ne reconnaissait pas un statut d’auteur, même si elles ont joué un rôle de plus en plus important au sein de l’Église. Invitées, ou parfois obligées par d’autres autorités ecclésiastiques, des hommes, à relater leur expérience et donc à utiliser le « je » de l’écriture, elles n’étaient pas considérées en tant que créatrices de leur œuvre. Dans un contexte doublement marginalisé – le cloître dans une colonie – leur action et leur écriture devaient également passer par des filtres imposées par l’Église catholique post-conciliaire qui essayait de contrer toute manifestation spirituelle s’éloignant du canon. Comme l’ont montré un grand nombre d’études qui cernent le phénomène dans l’Europe de la Contre-Réforme, l’appareil ecclésiastique contrôlait tout particulièrement les manifestations de la spiritualité féminine, de plus en plus nombreuses. À ce propos, de nombreux témoignages sont présents dans les archives de l’Inquisition et dans les fonds publics et privés de l’époque.

Depuis le Moyen Âge l’écriture des religieuses, témoignage de leur sainteté, ne pouvait s’exercer que si un homme d’église la commandait et si, ensuite, il en cautionnait la conformité. Ces textes, enchâssés à l’intérieur d’un récit hagiographique, présentaient  aux autres Chrétiens des exemples à suivre et préparaient le parcours de la dirigée vers la sainteté. Si la direction de conscience implique un rapport de force dans lequel la supériorité de l’homme sur la femme est lexicalisée par le mot « direction » et par l’imposition « sur commande », l’entreprise n’est cependant fructueuse que si une relation de confiance totale s’instaure et que le confesseur arrive à activer des mécanismes psychiques aptes à déclencher la confession et à évoquer le récit du cheminement intérieur de la dirigée. Il s’agit, en outre, d’un rapport où la réussite de l’un est directement liée à celle de l’autre, dans une sorte de double bind : si la sainteté de la femme est attestée grâce à l’habileté du confesseur, le succès de l’entreprise permet au directeur de conscience ou à l’hagiographe d’acquérir un capital symbolique important.

Vu le caractère exceptionnel de sa personnalité, Marie de l’Incarnation fut invitée à relater sa vie et à témoigner de son intériorité par tous ses directeurs de conscience et par quelques hommes d’église qui la connaissaient. L’année de sa mort, le Jésuite Claude Dablon, Supérieur de la mission de Québec, intégra le dernier texte de celle-ci à sa relation de 1671-72 (Dablon, Relation : 227-239), ouvrage de propagande que la Compagnie de Jésus envoyait périodiquement en France depuis les débuts de la colonie pour vanter les bienfaits de la mission. C’est le Jésuite qui lui cède la parole :

La Mère Marie de l’Incarnation, Supérieure du Séminaire des Ursulines de Kebec en la Nouvelle France, voulant consoler ses Sœurs sur la mort de la Mere Marie de sainct Ioseph, leur a envoyé un abregé de sa vie, de sa mort et de ses vertus. Ces Mémoires estans tombez entre mes mains, j’ay creu que ce seroit faire tort au public de renfermer ce thresor dans les seules Maisons des Ursulines. I’en ay donc tiré la pluspart des choses que ie vay dédire dans ce chapitre. (Dablon, Relation : 227)

Le récit reproduit en entier l’abrégé de la Mère de l’Incarnation dont l’énonciation est cependant encadrée par le Père Dablon qui en atteste la valeur, le définissant un « thresor ».

La majorité des textes de la religieuse n’ont pas été publiés en son nom. De larges fragments de ses lettres historiques sont insérés dans les Relations des Jésuites, comme, par exemple, la lettre LX, qui relate la vie au séminaire des Ursulines, adressée au père Vimont, que le Supérieur de la mission a reproduite dans la Relation de 1642 (Vimont, Relation : 31-35). Les Relations des Jésuites intègrent des passages considérables des écrits de Marie de l’Incarnation, sans la nommer comme auteur (Zemon Davis 279 : n. 135). Les Constitutions du R. P. J. Lalemant pour les Ursulines du Canada, 1647-1681, rédigées par elle, furent attribuées à son directeur spirituel. La Relation de 1651-52 du Père Ragueneau insère au chapitre dix « La vie de la mère Marie de Saint-Joseph » (Ragueneau, Relation : 37-57), que l’Ursuline avait envoyée à son fils, mais qui est détournée par le Jésuite à son insu, comme elle le raconte à Claude :

J’avois donné charge qu’on vous envoiât une copie du récit que j’ay fait à nos Mères, de la vie et de la mort de notre chère défunte. On me mande qu’on ne l’a pas encore fait, parce que cet écrit est tombé entre les mains du R. Père le Jeune. Ce bon père en a pris ce qu’il a voulu pour mettre dans la Relation, sans que je l’en eusse prié. Il m’a beaucoup obligée de le faire, mais il m’eût fait un singulier plaisir de ne point faire paroître mon nom. Moy qui ne sçavois rien de tout cela, étant Lectrice au réfectoire, je me trouvé justement à commencer par cette histoire. J’eus de la confusion et la quitté pour la faire lire à une autre. (Marie de l’Incarnation, Correspondance : 521)

Mais, le principal hagiographe de Marie de l’Incarnation a été son fils Claude Martin, devenu Bénédictin de Saint Maure en France, ce qui a doublé leur relation spirituelle et ecclésiastique du lien familial. Abandonné par sa mère, entrée au couvent quand il était encore adolescent et puis une deuxième fois, en 1639, au départ de celle-ci pour le Canada, Claude Martin lui demande, quelques décennies plus tard, une relation pour l’instruire dans son perfectionnement spirituel. Marie, qui en avait déjà composées plusieurs[†] depuis son entrée en religion, s’y résout seulement après des demandes réitérées du fils, appuyées par le Père Jerôme Lallemant, son directeur de conscience. Claude Martin - imbu de l’esprit de son époque qui commençait à peine à valoriser l’originalité et l’authenticité du témoignage -, revendique son rôle d’auteur de La Vie de la vénérable mère Marie de l'Incarnation, première supérieure des Ursulines de la Nouvelle France, tirée de ses lettres et de ses écrits (1677), basée donc sur les écrits de sa mère.

Si Claude Martin choisit de laisser à sa mère une partie du rôle auctorial et s’il déclare avoir rapporté le texte « sans rien changer néanmoins de son ordre ni de ses pensées, ni même de ses paroles », il ajoute, de suite, « sinon quelques-unes qui me semblaient moins claires et moins propres pour exprimer sa pensée. J’ai donc divisé l’ouvrage en livres, les livres en chapitres, et les chapitres en nombres » (Préface à la Vie : XVIII). On peut mesurer ses interventions si l’on compare la copie de l’original de la Relation de 1654 - seul texte complet dont on possède une version recopiée directement de l’original - et la Vie, qui pourtant s’en sert comme charpente.

La perspective est ici orientée vers l’extérieur du parcours biographique de Marie, ce qui rend plus immédiatement lisible l’exemplarité de son cheminement. Pour ce faire, quelques topoi de la biographie religieuse - vocation précoce, refus de la famille à l’entrée en religion, obligation au mariage - à peine évoqués à l’intérieur de la Relation, sont amplifiés et soulignés dans les Additions qui suivent les chapitres en question. Ajouts, corrections, interpolations, suppressions, fragmentations dénaturent ainsi le texte de Marie.

La Relation de 1654, texte intime qui peint la voie par laquelle une conscience s’approche de la voie mystique, se transforme ainsi en hagiographie(cf. Ferraro, Autobiographie : 209). La voix de Marie est réduite au statut citationnel, prise dans un système de notes et de gloses qui la déforment et qui en subordonnent la fonction. Tout en louant la « facilité si merveilleuse à expliquer les choses les plus difficiles que quand elle parle des mystères de la foi, des attributs de Dieu, et de Dieu même, c’est avec des termes si propres qu’il semble qu’elle ait fréquenté toute sa vie les Écoles de Théologie » (Martin, Préface à la Vie : XIX), le biographe avoue avoir apporté des corrections lexicales ou syntaxiques lorsque le récit de l’expérience mystique est obscur :

Je serai néanmoins obligé en certaines rencontres d’y donner quelque éclaircissement, tant pour distinguer les différentes sortes d’union qui se rencontrent dans la contemplation éminente et surnaturelle, que pour aider ceux qui n’auraient pas encore assez d’expérience et de lumière pour pénétrer dans ces hauts secrets de la vie spirituelle. (Martin, Préface à la Vie : XIX-XX)

En pleine querelle du Quiétisme, au moment où, après l’« invasion  des mystiques » (Certeau, Fable), la mystique connaît son « crépuscule », selon l’efficace expression de Louis Cognet, le Bénédictin recherche une pleine approbation ecclésiastique pour son hagiographie et pour le parcours spirituel de sa mère.

C’est dans ce contexte historique et religieux que Claude Martin édita la correspondance de l’Ursuline (1681), les Retraites de la Vénérable Mère Marie de

l’Incarnation, religieuse ursuline, avec une exposition succincte du “Cantique des cantiques” en 1682 et, deux ans plus tard, L’école sainte ou explication familière des mystères de la foy pour toutes de personnes qui sont obligées d’enseigner la doctrine chrétienne. Ces trois derniers textes, tout en paraissant au nom de Marie de l’Incarnation, sont remaniés par l’éditeur à des degrés différents, comme il le déclare lui-même dans les préfaces. Dans la préface aux Retraites, Claude Martin annonce avoir rempli les vides et avoir remédié aux défauts du texte tout en assurant qu’il a respecté la pensée de Marie de l’Incarnation :

J’ai trouvé ces Méditations vuides et défectueuses en quelques endroits […] Je les ai remplies afin qu’il n’y ait rien où il n’y ait de la suite, mais toujours dans son sens et sans m’écarter de ses pensées. (Martin 1682: [f. 15vo]).

Dans la Préface de L’École sainte il affirme avoir apporté des modifications importantes :

J’y ai fait en sorte néanmoins qu’en retranchant de certaines choses et y ajoutant d’autres, l’Ouvrage peut servir à toutes sortes de personnes. (Martin 1682: [f. 4vo]).

La mesure de ces interventions a été bien évidente au XXe siècle lorsque on a retrouvé quelques manuscrits. Eugène Griselle, comparant l’original de la lettre du 4 septembre 1641 au texte reproduit dans la Vie, montre que Claude Martin l’avait présentée comme s’il s’agissait de deux lettres distinctes, écrites à deux dates différentes. Il en publie une partie dans les lettres spirituelles et le reste parmi les lettres historiques en déplaçant quelques paragraphes (Griselle, Deux lettres). L’examen de quatre copies d’originaux de 1644 confirme que ce type de remaniement a été habituel dans la composition de la Vie et permet à Griselle de parler d’« altérations », de « déformations » (Supplément : 1), de « retouches regrettables, de transpositions et de suppressions plus fâcheuses encore » (Supplément : 4).

L’analyse des Retraites, autre écrit spirituel de Marie de l’Incarnation datant des débuts de sa vie religieuse, permet d’approfondir les modalités selon lesquelles la voix de Marie a été déformée, même si son nom en tant qu’auteure apparaît en couverture. Si, fâcheusement, nous ne possédons aucun fragment du manuscrit, il est fort probable que celui-ci, comme les autres textes, ait été manipulé par l’éditeur. Il s’agit de notes écrites sur la demande du confesseur de l’époque, sans doute le jésuite Dinet, qui sollicitait l’Ursuline en début de son parcours spirituel de témoigner sur son mode d’oraison. Dans la lettre à son fils de 1653, où elle annonce le plan de la Relation de 1654, elle décrit les Retraites comme « des oraisons des exercices de dix jours que l’obéissance m’obligea d’écrire ». Et elle ajoute « Si j’avois ces écrits ils me serviroient beaucoup et me rafraichîroient la mémoire de beaucoup de choses qui se sont écoulées de mon esprit » (Marie de l’Incarnation, Correspondance : 516-517). Le directeur lui avait proposé de commenter des passages de l’Écriture Sainte dans le but de « discerner » son esprit pour conférer un ordre à sa démarche. Dans ces textes, qui sans doute devaient servir comme des aide-mémoire lors des entretiens avec son confesseur, Marie essaie de décrire l’état de fusion complète et d’anéantissement qu’elle éprouvait lorsque elle s’adressait à Dieu.

Dans sa préface, Claude Martin explicite son rôle d’éditeur déclarant avoir apporté des ajouts et des éclaircissements dans le but de donner au texte un caractère accompli. Selon Dom Jamet, qui édita les œuvres de Marie de l’Incarnation au XXe siècle, le fils a déformé le texte, ne l’ayant pas compris :

il en a fait une suite logique de considérations propres à instruire et à édifier, et leur a donné une destination pratique à laquelle leur origine les rendait parfaitement étrangères [] Avec ses interpolations, [] il en a gravement altéré la physionomie (Jamet : 14).

En réalité, à l’époque de la publication des Retraites, dans un contexte profondément différent des années où Marie avait écrit ses notes, Claude Martin doit défendre l’oraison mentale et passive qu’elle pratiquait. Prônée en France par les Quiétistes, qui avaient en Fénelon et en Madame Guyon leurs chefs-de-file, cette oraison était désormais considérée comme menace pour l’Église, puisque le fidèle qui embrassait cette voie pouvait négliger les dogmes et se passer de la hiérarchie religieuse pour communiquer directement avec Dieu.

La préface des Retraites est marquée, donc, d’un ton apologétique qu’on ne retrouve pas dans les présentations des autres œuvres spirituelles, toutes coulées dans le moule de l’hagiographie, filtrées par ce deuxième auteur que Claude Martin a prétendu être. Le manque d’ordre, de « suivi », semble à l’éditeur de 1682 l’un des principaux défauts des Retraites. Il organise, donc, les notes de la religieuse en ajoutant en position liminaire une sorte de table des matières, « Idée générale de chaque retraite », qui de fait divise le volume en chapitres. Chaque texte est défini comme « Méditation », terme qui accentue le caractère volontaire et réfléchi de la pratique. Chacune de ces méditations porte un titre général : « Que Dieu est vôtre père dans l’ordre de la nature » (Marie de l’Incarnation, Retraites : 1) la première ; « Que Dieu est vôtre père dans l’ordre de la grâce » la deuxième (Marie de l’Incarnation, Retraites : 3). Suivent en latin et en français les versets de l’Écriture sainte qui constituaient le sujet de chaque oraison. De cette façon, l’écriture d’une expérience intime et extraordinaire est présentée comme un exercice spirituel canonique. La manipulation extérieure du texte le rend plus lisible, plus acceptable aux yeux des détracteurs de l’oraison mentale, le rattachant à la pratique des exercices, méthodique et volontaire. L’adoption d’une structure textuelle codifiée enserre dans un cadre normatif l’oraison de Marie de l’Incarnation qui a tendance à procéder sans respecter aucune règle et sans suivre le sujet proposé:

C’est pour la meme raison que la Mère de l’Incarnation ne suit pas toujours directement son sujet. Le Saint Esprit, qui avoit été son maitre dans l’oraison luy avoit enseigné que quand on se présente devant Dieu, il faut avoir un sujet préparé, de crainte que l’esprit ne s’égare, n’aiant rien qui l’occupe et qui le retienne : mais il lui avait aussi appris qu’il ne faut pas être esclave. (Martin 1682: [f. 14ro]).

La démarche dans l’oraison de Marie est parfois désordonnée puisqu’elle fait des digressions et touche des sujets absents du verset proposé au commentaire par son directeur. Claude Martin la défend prétextant que l’ordre du Saint-Esprit est différent de celui des hommes :

Mais le Saint-Esprit n’est point attaché à nos méthodes : il est ennemy du desordre, mais son ordre est tout autre que celuy des hommes. De là vient que la Mère de l’Incarnation qui ne se gouvernoit que par ses mouvements, commence quelquefois ses oraisons par le colloque ou par l’affection, et la finit par l’union de l’esprit. (Martin 1682: [f. 14vo]).

Il soutient en somme cette relation intime et familiale avec Dieu en appelant à une volonté divine, garante de la justesse de cette voie.

C’est surtout dans le langage utilisé par l’Ursuline que réside, selon le religieux , le risque principal de transgression. Car c’est à travers le discours, « guerre de cent ans à la frontière des mots» (Certeau, La Fable I : 150), que l’expérience mystique est relatée:

Ce qui blesse le plus l’imagination, ce sont les termes dont se sert pour expliquer les repos et les mouvements de l’âme dans cette oraison : mais sans avoir égard aux paroles, convenons de la chose et cela me suffit. (C’est nous qui soulignons). (Martin 1682: [f. 10vo]).

Le style de Marie de l’Incarnation s’éloigne de la rhétorique des clercs de l’époque formés dans les collèges religieux sur des textes latins (Didier, Timmermans). Tout en étant nourrie de la lecture des textes mystiques et religieux, son écriture garde le naturel et la spontanéité, même quand elle aborde des sujets de théologie. Le langage de Marie de l’Incarnation reste simple, les métaphores qu’elle utilise concrètes (Hatzfeld) ; décrivant sa relation à Dieu elle emploie un registre de la vie quotidienne, domestique et familial. En commentant un verset du livre de Jacob (I, 18), elle fait appel à l’expérience commune, réalisant une opération de traduction : « Ils nous a engendrez : Il est donc notre Père, nous sommes donc ses Enfans » (Marie de l’Incarnation, Retraites :  5). La méditation sur un verset d’Isaïe (65, 24) lui inspire ces réflexions qui focalisent sur les mouvements corporels que nécessite la parole et qui sont eux-aussi rendus possibles par Dieu:

Car s’il est vrai, qu’avant que j’aye crié il m’a exaucée, et avant que j’aye parlé il m’a écoutée. [] Comment aurois-je pu parler, s’il ne m’avoit ouvert la bouche, et s’il n’avoit donné le mouvement à ma langue et à mes lèvres ? (Marie de l’Incarnation, Retraites : 12)

La relation de Marie à Dieu s’instaure selon le mode d’un entretien, d’un colloque, d’un dialogue amoureux dans lequel la parole a une place cruciale, comme le montre la récurrence des verbes phatiques dans le texte. Souvent l’entretien avec Dieu est représenté sur un ton naturel:

La préparation a été un colloque avec Dieu, luy demandant en termes amoureux quelles sont les sorties de l’ame, et quels sont ses ennemis ? (198-199)

Je me suis ensuite abandonnée à son aimable jugement, car tout ce qui vient de sa part me plaît, et je ne puis que je ne l’aime. Je me suis neanmoins donné la liberté de l’interroger de quelle manière il me jugeroit : je n’ay point entendu de réponse mais je me suis retrouvée dans un redoublement de paix, et toute crainte a étè bânie de mon esprit (165-166 C’est nous qui soulignons.).

Pour dénoncer le défaut de son amour, affecté par la jalousie, la religieuse se sert du style direct, comme dans le passage suivant où la parataxe est l’indice d’un registre oral. L’expression, négligée au point de vue stylistique, produit un effet de spontanéité, presque de naïveté :

Mais puis-je dire que je vous aime ? Parceque l’amitié demande un retour d’amour de celuy qui est aimé à celuy qui aime. Je ne l’ose dire, je suis bien assuree que mon cœur ne veut partager son amour à aucune créature : Il vous aime d’un amour de jalousie, et il est toujours en crainte que quelque objet crée ne luy dérobe quelque inclinaison. (169-170)

Parfois la parole de la femme jaillit avec trop de véhémence, elle est excessive à tel point qu’elle n’ose pas relater le contenu de ces colloques :

L’embrasement a été si grand que je n’ay fait que luy parler d’amour durant tout le temps de l’oraison. Mais c’étoit en des termes si hardis que quand j’y fais reflexion j’en suis toute confuse en moy-méme, et ma confusion m’empeche de le dire. (126)

Mais, la plupart du temps, elle essaie de traduire sur la page le contenu de son énonciation :

Je ne pouvois faire cesser mon cœur, ny opérer par des actes déliberez, mais je me sentois emportée, et je suivois l’opération de celui qui agissoit en moi.

Ces aspirations si véhémentes étoient : O amour, ô amour, ô grand amour ! vous étes venu mettre le feu en la terre ; mettez-le en moy, en moy qui suis votre terre et vôtre héritage. O amour, ô grand amour ! (174)

Les répétitions et le point d’exclamation marquent l’urgence et l’impetuosité de ces expressions qui émergent du for intérieur de Marie de l’Incarnation ; la simplicité du comparant produit un effet d’immédiateté de son écriture. Dans le passage suivant, à l’intérieur de la prise de parole de Marie, la polysyndète sert à rendre de manière frappante cette plénitude de l’âme envahie d’un amour grandissant qui survient par vagues la submergeant:

Je l’entretenais amoureusement sur ses interventions admirables, et il versait dans mon ame des nouvelles lumières qui me faisaient voir que, procédant du Père et Fils, il était le Dieu de bonté, et qu’étant l’amour de tout les deux, il se pouvait faire qu’il ne fit du bien aux hommes. Puis il me liait à lui par des nouveau liens d’amours, qui me serraient fortement à la Divinité par jouissance dans le fond de l’ame. (200-201)

Après ce paroxysme, Marie sera obligée d’avouer l’ineffabilité de l’expérience qui suit :

[] Toutes ces choses me sont venues à l’esprit à la vue de la sentence sudite ; après quoi, je me suis trouvée dans la meme suspension que le matin, expérimentant dans la substance de l’âme de très vives touches de l’adorable Saint-Esprit. Je n’ai point de paroles pour les exprimer. Que ce Dieu d’amour soit éternellement béni des Anges et des hommes ! (202-203)

L’analyse de quelques caractéristiques de l’écriture de Marie de l’Incarnation dans les Retraites permet de mieux cerner les craintes que Dom Claude Martin exprime dans sa préface au sujet du langage utilisé. En 1682 il doit justifier de ne pas avoir modifié quelques « expressions tendres et dévotes »:

Quant aux expressions tendres et dévotes qui marquent si bien l’onction intérieure dont elle était remplie, je n’y ai pas voulu toucher. C’est un ouvrage du Saint-Esprit qu’il n’a pas fallu corrompre de sentiments humains. (Martin 1682: [ff. 15vo-16ro]).

Nous croyons  qu’il est utile d’analyser en détail la Préface de Dom Claude aux Retraites, texte qui a subi une censure de la part de Dom Jamet, le scrupuleux éditeur de l’œuvre de l’Ursuline (Jamet 1930). En effet, le texte est reproduit dans l’édition critique, mais il est amputé d’un long passage, sans aucune justification. Dans le passage éliminé Dom Claude Martin évoque les acteurs de la lutte qui avait eu lieu dans l’Église catholique de l’époque, opposant d’un côté les théologiens, les savants, les anti-mystiques, les accusateurs potentiels de Marie de l’Incarnation, aux « femmes dévotes » et aux « esprits foibles ». Ces savants, ces théologiens – écrit Claude Martin –  « qui croient que ces états passifs sont des illusions et des chimères, qui n’ont de la réalité que dans l’imagination de quelques femmes dévotes ou de quelques esprits foibles » (Martin 1682: [f. 3vo]), pourraient considérer tels les écrits de Marie de l’Incarnation. Ils pourraient les dévaluer ou les faire condamner, car Marie de l’Incarnation relate son expérience employant un langage métaphorique discrédité:

Je ne parle point du mariage mystique et spirituel, car c’est particulièrement ce mot qui choque quelques esprits, et qui leur fait dire que l’oraison passive et toutes ces espèces d’oraisons ne sont que des oraisons de femmes où l’on ne parle que d’époux et épouses (Martin 1682: [ff. 8vo-9ro]). 

Tout comme l’oraison passive caractérisée par une mise en suspens de l’entendement, à une époque où le rationalisme s’impose, est considérée insuffisante, fautive, voire fausse, « illusion » ou « chimère », le langage qui la traduit est vu comme excessif, baroque, extravagant au moment où dans les lettres s’impose l’esprit de clarté et de finesse.

À ces savants, qui essaient de déterminer le cadre dans lequel s’exerce la relation avec Dieu, le préfacier oppose l’expérience des femmes et de personnes simples ayant un commerce avec Dieu qui n’est nullement à proscrire puisqu’il représente l’une des voies possibles de la Foi. Claude considère que l’écriture mystique de l’Ursuline « n’est pas seulement un langage de femme ny de quelques petits esprits » (Martin 1682: [f. 14vo]). La rattachant à la tradition des Pères de l’Église, il prévient ainsi l’accusation à laquelle devaient répondre les femmes visionnaires de l’époque, comparées à des esprits faibles, s’égarant facilement, comme l’avaient prouvé les événements récents de Loudun.

Cette préface sert d’écran énonciatif aux Retraites, seul texte qui, pendant plus de deux siècles, malgré les altérations apportées par Claude Martin, rendra publique l’écriture intérieure de Marie de l’Incarnation. La voix de Marie de l’Incarnation fait entendre un langage « tendre », « imagé », « simple », et donc radicalement « autre », un langage « féminin » qui traduit d’une façon très efficace cette expérience extraordinaire du rapport direct avec Dieu qui commence par un colloque et se termine sur une union amoureuse, sur une fusion totale de l’être dans l’autre. Son discours relate l’altérité radicale qui caractérise lexpérience mystique pour Michel De Certeau (Absent : 52). Dans le récit de Marie affleurent les traces d’une ouverture à cette expérience de don de soi à l’autre, à ce voyage vers l’ailleurs, spirituel et géographique qui marque son itinéraire existentiel. Mais, il s’agit aussi d’un discours qui explore une autre différence, présentant un Dieu proche, aimant et ami, un Dieu autre, un Dieu féminin (Muraro).

Le langage de Marie de l’Incarnation, peu contrôlé, négligé, trop « tendre », « blesse », « choque » les théologiens car c’est un « langage de femmes ». La locution restrictive « ce n’est pas seulement un langage de femmes » employée par Claude peut être considérée comme une clé pour lire les Retraites. Elle assume la valeur d’une dénégation par laquelle le Bénédictin tente de dissimuler la féminité de l’écriture de Marie de l’Incarnation. En réalité, en la refoulant[‡], il accentue l’écart de la parole féminine par rapport à celle des savants qui, à travers les siècles, l’ont rabaissée, marginalisée, déformée ou coupée.

Bibliographie

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[*]Une version réélaborée de cette communication a été publiée dans la revue Oltreoceano n. 7, 2013 (Donne al caleidoscopio. La riscrittura dell’identità femminile nei testi dell’emigrazione tra l’Italia, le Americhe e l’Australia) Silvana Serafin (ed.) .

[†]Nous possédons deux relations spirituelles. Tant la première de 1633 que la deuxième de 1654 seront rédigées sur la commande d’un religieux, après de nombreux refus de la part de Marie et la « répugnance » qu’elle manifeste en s’attelant à cette tâche à laquelle elle se plie sans nourrir aucun orgueil, péché capital pour un Chrétien. La requête du secret sur ses écrits, fait qui n’était pas inhabituel à une époque et dans un contexte religieux où le moi était particulièrement « haïssable », est liée au risque de commettre cette faute en écrivant de soi et donc de ne pas respecter  le précepte de l’humilité. Le texte de 1633 resta secret jusqu’à sa mort et il ne circula que sous forme anonyme et non imprimé. Il ne fut même pas communiqué au fils de Marie qui, pourtant, le chercha en vain pendant vingt ans et n’y eut accès qu’après la mort de sa mère.

[‡] De la part de Claude la dénégation renvoie à son extraordinaire rôle d’hagiographe de sa propre mère avec laquelle il a entretenu ce rapport ambivalent, d’homme d’église et de fils, qui avait joui aussi bien de son enseignement mystique que de son affection.