Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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Marie de l’Incarnation dans lhistoire du genre

 

Dominique Deslandres, Université de Montréal

 

 

Étudier la vie et l’œuvre de Marie Guyart de l’Incarnation selon l’histoire des rapports de pouvoir entre les sexes (ou genre) permet de grandement nuancer le tableau qu’ont fait les historiens de la place des femmes dans la société française du 17e siècle[1].

Posons-le d’emblée, le destin d’une femme de l’époque de la fondatrice des Ursulines de Québec, est toujours officiellement lié à celui d’un homme : elle est fille de l’homme dont elle porte le patronyme et qu’elle quitte pour épouser un homme choisi par ses parents afin de devenir mère d’un homme (la pression est très forte d’avoir au moins un fils). Éventuellement, elle deviendra veuve de cet homme dont le départ définitif l’investira, il est vrai, d’un certain pouvoir socio-économique et d’une relative liberté de mouvement et des avoirs familiaux que son clan considèrera cependant de très près, car il restera toujours sur le qui-vive et prêt à lui intenter des procès pour mauvaise gestion ou dilapidation du patrimoine.

Et si elle se fait religieuse, elle épouse l’Homme entre tous les hommes, le Christ, qui, à bien y penser est aussi le grand absent[2]. Mais cette absence est mère d’agentivité féminine, la seule reconnue légitime par l’Église et par l’État. Certes la « Règle » que la religieuse suit au cloître a souvent été rédigée par la fondatrice de son ordre (aidée d’un co-fondateur masculin dont l’histoire retient d’ailleurs plus volontiers le nom, pensons à François de Sales, Vincent de Paul pour ne retenir que les plus connus…). Mais si les éléments qui constituent cette Règle sont discutés voire modulés par les religieuses et leur mère supérieure, ces points doivent toujours recevoir l’aval du supérieur ecclésiastique qui parfois les met lui-même en forme; bref la règle doit toujours obtenir l’imprimatur de l’évêque et surtout les religieuses doivent recevoir les bulles qui émanent de ce monde entièrement masculin qu’est la curie romaine : tout cela peut prendre un certain temps, période de latence ou d’immobilisme administratif propices aux innovations des religieuses et autres « désordres » de leur part. Par ailleurs, si, par ses extases et ses visions, cette femme qui s’est faite religieuse est, comme Marie Guyart, en communication directe avec le Christ, elle peut tenir à distance les hommes – évêques, directeur de conscience, confesseurs – qui ont officiellement autorité sur les cloîtres, voire elle peut mener ces hommes à sa guise. A la seule condition que ces hommes reconnaissent orthodoxes les inspirations et visions surnaturelles qu’elle dit avoir. Ainsi les désirs et les actions de cette femme divinement inspirée seront reconnus légitimes, et par là, deviendront un puissant levier de l’agir féminin.

Cette légitimation relève de la pure et simple prudence, dans un temps, où « la » femme ne peut ni se penser ni se concevoir seule agente de sa propre vie ni surtout prendre la parole (et autorité) à l’Église. En effet, les visions et les idées nouvelles qui lui viennent risquent, si elles ne sont pas reconnues « saintes »,  au pire, de l’envoyer périr sur le bûcher (et la menace est très sérieuse en ces temps de chasse aux sorcières), au mieux de se faire enterrer vivante – folle à la Salpétrière, mutique dans un couvent oublié de province – dans tous les cas, interdite à jamais de communication.

Maintenant, la réalité de ces femmes d’autrefois est beaucoup plus nuancée que ne le font paraître tous ces principes. Voire, la nécessité oblige ces femmes à infléchir ces règles de vie auxquelles elles adhèrent et qui peuvent nous paraître figées et atemporelles. D’abord les célibataires : nombre de femmes ne peuvent à cause de leur pauvreté ni se marier et monter un ménage ni entrer en religion faute de dot[3]. Et la croissance du célibat féminin semble s’être accentué au courant du 17e siècle à un tel point que cela devient un problème auquels le roi et Colbert réagiront par des politiques matrimoniales spectaculaires en 1666[4]. On a parlé à la suite d’Henri Bremond d’une ruée vers les cloîtres, mais on a moins souligné le nombre important de femmes célibataires, en France, celles qu’on appellera les « dévotes » mais aussi celles qui refusent le mariage (pensons à Gabrielle Suchon, par exemple, à Marie Le Jars de Gournay l’éditrice des Essais de Montaigne ou aux fameuses « précieuses »). Cela dit, il faut noter que de tout temps, célibataires ou mariées, la vaste majorité des femmes ont travaillé pour augmenter les revenus de leur famille – les filles ramenant à leur père leur salaire de domestiques, petites mains, ou de manouvrières, les épouses rapportant au ménage les gains non négligeables de la production textile ou de la vente des produits de la ferme. Ainsi les femmes jouissent-elles d’une certaine autonomie ou à tout le moins de la reconnaissance sociale de leur apport économique.

Or remarquons-le, la presque totalité des hommes d’Ancien Régime ne peut se penser sans femme : tout le monde en est conscient, le paysan ne peut survivre sans une femme aguerrie aux travaux de la ferme et à la vente dans les marchés; l’artisan non plus ne peut s’établir sans épouse à qui confier finition et vente des objets, administration des finances, gestion du réseau et de la publicité; le soldat ne peut avancer sans l’intendance assurée par les femmes qui suivent les armées. Or si l’homme ne peut suffire à sa tâche sans femme, la femme, quant à elle, survit la plupart du temps sans l’homme. La force des choses ou la nécessité l’obligent à se tirer d’affaire sans l’aide d’un époux. De tout temps, en effet, les familles monoparentales ont existé, majoritairement dirigée par une femme, séparée de son mari par les guerres, les déplacements saisonniers, les maladies, la mort. Une femme certes esseulée mais qui demeure protégée (disons plutôt surveillée) de corps et de réputation par les hommes de sa famille : père, frères, beaux-frères, fils, par les hommes d’Église et par les matrones! Par ailleurs, une fois veuve, elle peut, de son propre chef, refuser le remariage ou même se le voir fustiger par charivari parce que son second mariage enlève aux plus jeunes la chance de se trouver un mari sur le marché matrimonial. Donc les femmes seules, chargées d’enfants ou non, sont plus nombreuses autrefois qu’on le pense aujourd’hui. Et il faut noter aussi que très souvent elles trouvent à s’appuyer sur un réseau de solidarité féminine, réseau laïc ou religieux ou les deux à la fois de solidarité, d’éducation et de transmission de l’information. S’il vient à manquer, elles risquent l’ostracisme et de devenir le bouc émissaire de la société dont elles sont issues.

Autre point à souligner : l’époque de la vie active de Marie de l’Incarnation, qui correspond aux années 1618-1670,  est un créneau temporel particulièrement favorable à l’agentivité féminine : Alors même qu’au début du 17e siècle, la France établit sa colonie en Amérique, le pays se relève à grand peine de quarante ans de guerres civiles et religieuses, puis la guerre de Trente Ans draine hors de France les hommes valides. Comme toujours pendant et après de tels cataclysmes voraces en mâles, la force vive des femmes est non seulement souhaitée mais encore elle est mise à contribution. Reconstruction du pays d’une part ou construction d’un pays d’autre part font naître ce qu’il convient d’appeler un « féminisme religieux » dont le principe premier est d’affirmer l’égalité des sexes pour mieux souligner les devoirs chrétiens de chacun et mobiliser tout le monde. À la faveur de ce mouvement, se dessinent les contours d’une culture qui reconnaît aux femmes la « même obligation d’employer le temps » que les hommes, de « se rendre utiles au public », de fuir l’oisiveté et de s’adonner à l’étude, à la charité et au travail manuel. Ainsi la possibilité est donnée aux femmes de participer activement aux fondements de la société civile : charité, éducation, santé[5]. Notons-le : des deux côtés de l’Atlantique, ce sont précisément les femmes, laïques ou religieuses, qui fondent l’assistanat social de leur époque, sur les structures desquelles résident la bienfaisance, l’éducation, la santé, ces piliers de la res publica tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Pour conclure ces remarques sur les relations de pouvoir entre les sexes à l’époque moderne, notons que le cloître féminin n’est pas aussi fermé aux hommes qu’il y paraît à prime abord[6]. De fait, des hommes y circulent tous les jours. Bien entendu, on y repère ceux qui ont autorité sur les religieuses : fondateur et/ou supérieur ecclésiastique du couvent, aumônier ou directeur de conscience que les religieuses peuvent élire assez librement; l’évêque qu’elles entendent depuis leur grille de choeur à l’église ou dont les paroles (et prescriptions) leur sont dûment rapportées. Mais nous devons aussi compter les hommes qui travaillent pour le monastère, qu’engage et dirige l’abbesse ou la mère supérieure : artisans, hommes à tout faire plus ou moins à demeure, paysans ou colons aussi car partout, les couvents ont seigneurie sur les terres qui les nourrissent. Enfin, dans ce lot d’hommes que côtoient les religieuses, il faut compter aussi ceux qui viennent en visite en personne au parloir, par les lettres et par les livres – mais aussi dans le cas des hospitalières, les hommes qui sont soignés par ces mains féminines[7].

Ces propos que je viens de tenir, que valent-ils devant cette existence que Marie de l’Incarnation semble diriger à sa guise? À prime abord, Marie passe par tous les états que peut connaître une femme « normale » à son époque. Cette catholique (les catholiques sont en majorité en France) va, en effet, passer de l'état de fille obéissante (obéissant à son père), à celui de femme mariée (soumise à son mari), de mère (soucieuse du bien-être de son fils), de veuve (gagnant de facto une certaine autonomie), de religieuse (suivant tout à fait le modèle de la religieuse qu’a modelé le très masculin Concile de Trente : clôture, règles resserrées, obéissance communautaire à l’évêque).

Or il s’avère qu’à l'intérieur de chacun de ces états successifs de fille, épouse, mère, veuve et religieuse, Marie déploie, une remarquable agentivité qui aurait pu lui valoir l’opprobre de sa famille et de sa société – l’opprobre voire même le bûcher qui, en ces temps de chasse aux sorcières et de possession de couvents est je le répète une réelle menace. Mais non, Marie sait d’instinct négocier les virages dangereux qu’elle imprime à sa vie et réussit à agir selon sa volonté mais notons-le, toujours sans sortir des limites imposées par sa société; des limites dont elle a parfaitement conscience et qu’elle sait approcher, voire raser, en recourant à l’aide des hommes de sa vie.

Son père en premier lieu. Elle parle peu de lui dans ses écrits. Florent Guyart est un maître boulanger dont la probité et la prudence étaient reconnue de tous à Tours[8]. Conformément à l’esprit du temps mais aussi parce qu’avec son épouse, il considère Marie trop joyeuse pour entrer dans les ordres[9], il la marie à 17 ans au soyeux Claude Martin : jusqu’ici rien que de très normal, sinon que Marie aurait préféré entrer en religion[10]. Elle obéit cependant, se laissant « conduire à l’aveugle par [s]es parents »[11] et entre dans les liens du mariage pour lequel elle a « une grande aversion »[12].

Or voilà qu’elle surprend tout le monde : avec l’accord de son mari, voilà qui fréquente assidûment la messe, les processions, elle se met à lire abondamment des ouvrages de piété et à prêcher la bonne nouvelle aux domestiques et ouvriers[13]. « Sans cette tolérance » écrit-elle, ma captivité et les croix qui la suivaient, m’eussent été insupportables »[14]. Il n’est pas clair comment elle s’y est prise, mais il semble que ce mari qu’elle regardait « comme luy tenant la place de Dieu » la laisse agir car il se sent coupable à son égard[15]17. Coupable de quoi? De lui imposer les devoirs de la chair qui visiblement lui répugnent, elle les appelle « les croix du mariage »[16] ou bien coupable du poids envahissant de sa belle-mère ou des manigances d’une rivale éconduite comme le soupçonne Françoise Deroy-Pineau[17]? En tous cas, c’est quelque chose de visible car tout le monde est au courant : en effet ses ouvriers auprès desquels elle mène un véritable apostolat « la respectoient comme leur Maitresse, & la cherissoient comme leur mere, & comme le sujet de son affliction leur étoit connu, ils avoient pour elle une compassion qui ne se peut dire, & ne la pouvoient regarder sans gémir[18] ».

Une fois veuve, et après avoir réglé la banqueroute qui a accompagné la maladie et le décès de son époux, mis en nourrice son fils prénommé Claude lui aussi, Marie retourne comme il se doit chez son père[19]. Elle y mène une vie de recluse, priant, lisant, brodant pour gagner leur vie. Elle s’occupe de son père qui la laisse mener sa vie à sa guise. Et après une vision (la vision du sang), elle réoriente sa vie, se trouve un confesseur, le feuillant François de Saint Bernard, qu’elle convainc de la laisser prononcer un vœu de chasteté[20] - ce qui lui permet de refuser tous les partis qui se présentent, mêmes les plus avantageux qui les auraient mis, elle et son fils, à l’abri du besoin[21]. Elle s’emploie à « des œuvres de charité » . Après un an de ce régime, elle accepte d’aider sa sœur Claude et son beau-frère Paul Buisson à gérer leur compagnie de transport (la plus grosse de Touraine) à condition qu’elle puisse faire à sa guise ses dévotions. Elle a tant de succès que son beau-frère analphabête mais très heureux en affaires, «  a tant d’amitié et de déférence pour elle qu’il ne lui refuse rien »[22]. C’est à cette époque qu’elle change de directeur spirituel. Le feuillant dom Raymond de Saint Bernard guide les lectures de Marie, avalise les choix de vie qu’elle fait (entre autres ses mortifications qu’elle l’a convaincu d’accepter malgré leurs outrances)[23] et il l’encourage dans sa dévotion.

Et puis, après quelques dix ans, coup de théâtre : elle quitte cette vie pour entrer chez les Ursulines de Tours. Ni les supplications de son père « fort âgé, qui faisait des cris lamentables »[24], ni celles de son fils (qui avec une bande de jeunes assiège le couvent en clamant : « Rendez-moi ma mère ») ne la feront changer d’avis, bien qu’elle se sente alors comme si on lui « séparât l'âme du corps avec des douleurs extrêmes»[25]. Notons ici que par l’entremise de Dom Raymond, Marie a obtenu de l’évêque Bertrand d’Eschaux, de faire son entrée sans dot chez les Ursulines. C’est encore dom Raymond qui convaincra les Buisson de laisser partir Marie et de se charger financièrement du jeune Claude[26].

Le jésuite Georges de de la Haye entre ensuite en scène : impressionné par Marie, il lui demande de rédiger son autobiographie[27] (Ce sera en 1633 le premier de deux textes, le second étant terminé en 1654). Par La Haye et aussi par Joseph Poncet (qui la présentera à Mme de la Peltrie, la future bienfaitrice fondatrice du couvent québécois)[28], Marie se trouve aux premières loges de l’aventure jésuite en Nouvelle-France. Ce sont eux qui vont favoriser sa décision d’y fonder un couvent d’ursulines[29] dévolu à l’éducation des jeunes Amérindiennes. Tandis que pour sa part, dom Raymond subira un véritable chantage de la part de Marie pour qu’il seconde son dessein transocéanique (si je ne pars pas, vous serez responsable de ma damnation) – un projet qu’elle réalise en 1639[30]. Il faut noter ici que si, Marie arrive à ses fins, c’est qu’elle est dotée d’un mandat divin – d’une caution quasi magique pour reprendre les termes de Chantal Théry qui lui permettent de convaincre les hommes de sa vie de l’épauler dans ses divers projets.

À cette époque de la vie de Marie, c’est tout un réseau qui s’est mis en branle comme l’a bien montré Françoise Deroy-Pineau dans sa thèse de doctorat. De fait, comme les autres femmes du 17e siècle, Marie est une femme de réseau. Et le sien monte depuis le bas de la pyramide sociale (le monde des artisans et des « bourgeois ») jusques au roi, à la reine-mère et au cardinal de Richelieu. Elle fait intervenir la duchesse d’Aiguillon auprès de son illustre oncle le cardinal pour obtenir les consoeurs qu’elle désire avoir avec elle en Nouvelle France[31]. Et Marie réussit à passer outre les préventions de l’archevêque de Paris, pour arriver à ses fins[32].

Bref, c'est en suivant les voies tout à fait habituelles qu'offre la France de son époque, que Marie accède à un certain pouvoir en devenant d'abord gestionnaire d'entreprise (celle de son beau-frère), puis – et ce n'est pas très différent – fondatrice et supérieure du couvent de Québec, recrutant des engagés pour cultiver les terres de la congrégation, traitant avec les hommes qui construisent les bâtiments du couvent et les reconstruisent après l’incendie de 1650, parlant sur une base quotidienne avec les ouvriers[33]qu’il faut non seulement laisserentrer dans l’enceinte du couvent pour qu’ils y travaillent[34] mais aussi nourrir et même instruire car Marie de l’Incarnation « stylait » les ouvriers dans divers domaines : l’architecture du couvent, la broderie ou peinture sur fil, la décoration de l’église etc[35].

Et si une fois installée en Nouvelle France, Marie travaille en bonne intelligence avec les jésuites, sur un pied quasi d’égalité, elle devra faire face à un adversaire de taille, Mgr de Laval, qui, dès son arrivée en 1662, voudra régler plus sévèremment les ursulines de Québec, en bon tridentin qu’il est – en interdisant le chant, par exemple, en changeant leurs réglements, en interdisant aux jeunes sœurs d’avoir voix au chapitre[36]. Or Marie et ses consoeurs trouvent toutes sortes de chemins de traverse, pour obéir à leur façon à leur évêque. Par exemple, « Monseigneur notre Prélat ayant ordonné à notre Révérende Mère d'ouvrir les lettres qu'on envoie de France, elle est seulement obligée de rompre le cachet, et c'est ce qu'elle fait afin d'obéir : mais je vous assure qu'elle ne les lit point du tout[37] ».

La vie et l’œuvre de Marie de l’Incarnation se démarquent-elles de celles des femmes de son époque? Il faut savoir que[38] si Marie est selon moi un génie, elle n’est pas la seule « femme forte ». Qu’on pense à toutes les reines, les créatrices (artistes, autrices), les fondatrices d’ordres et de congrégation et la liste s’allonge remarquablement.

Quand on aligne les dates et les règnes, en effet, il est évident que les 16e et 17e siècles politiques en Europe sont une affaire de souveraines et de régentes[39]. Ainsi de 1553 à 1603, l’Angleterre est régie par Marie et Elizabeth Tudor, puis une guerre civile et deux révolutions plus tard, de 1702 à 1714, par Anne Stuart qui préside à la naissance de la Grande-Bretagne. En France, la dernière moitié du XVIe siècle et le début du siècle suivant sont dominés par Catherine et Marie de Médicis. Puis de 1643 à 1661, c’est presque vingt ans de régence exercée par Anne d’Autriche, liée d’amitié avec la Reine Christine de Suède[40] qui a fait de son pays la première puissance nordique. Pour leur part, du début XVIe au milieu du XVIIe siècle, les Pays-Bas sont gouvernés quasi sans discontinuer par des femmes[41]. Toutes ces souveraines contribuent à la consolidation de l’absolutisme dans l’Europe du nord-ouest alors que, de 1665 à 1696, la régente Marie-Anne d’Autriche gère comme elle peut le déclin de l’Espagne amorcé sous les deux derniers rois Habsbourg. Pour finir, évoquons d’une part celles qui régnèrent sur le Saint Empire romain germanique (de Marie-Anne (1606-46)[42] à Marie-Thérèse d’Autriche impératrice pendant quarante ans 1740-1780) et d’autre part, les mères des sultans qui dominèrent à tel point l’Empire ottoman qu’on a appelé le 17e siècle « le sultanat des femmes ».

Mais les femmes ne sont pas seulement forces économiques ou politiques. Elles sont aussi créatrices : des artisanes de haut calibre[43], des auteures[44] et des artistes[45] qui ont laissé beaucoup plus de traces que l’on pense. Des traces qu’il suffit de compiler pour atteindre une masse critique, comme le montrent les sites informatiques qui les recensent (par exemple la SIEFAR ou Womenwriter[46]). Par ailleurs, dans le seul domaine des arts, « on compte en France au 17e siècle, 28 femmes artistes dont quatre appartiennent à l’Académie royale[47] ». Et que dire de toutes les laïques dévotes et les communautés religieuses qui président à l’assistanat social au 17e siècle en France ?[48]

Pensons par exemple : Jeanne de Chantal inspire François de Sales et fonde avec lui la Visitation, cet ordre religieux qui a pour but de visiter, d’enseigner et de réconforter les malades et les pauvres ; Anne de Saint Barthélémy conseille Pierre de Bérulle, le père de l’École française de spiritualité qui marquera profondément et durablement le clergé français ; Alix Le Clerq réalise le rêve éducatif de Pierre Fourier[49] ; Angélique réforme à la fois son couvent de Port-Royal et sa famille, les Arnauld[50]; la dévotion de Barbe Acarie édifie dom Beaucousin et Pierre de Bérulle et anime les salons spirituels de la capitale ; Louise de Marillac œuvre avec Vincent de Paul en créant les filles de la charité qui donnent ses assises au système français d’assistance aux pauvres et indigents; Antoinette d’Orléans fonde, avec l’aide du père Joseph, les Bénédictines de Notre Dame du Calvaire ; Jacqueline Pascal obtient la conversion de son frère Blaise ; on a l’exemple également de Marie Rousseau et de Mère Agnès qui marqueront fortement Jean-Jacques Olier le fondateur des sulpiciens de Montréal ; de Marie des Vallées et Jean Eudes, ce grand missionnaire de l’ouest de la France ; de Madame Guyon et l’abbé de Fénélon l’auteur de plusieurs traités de pédagogie tant adressés aux filles qu’aux garçons qui sera le précepteur de l’héritier de la couronne française… Et que dire d’une duchesse d’Aiguillon présidant aux entreprises d’assistanat social (hôpitaux et maisons d’enseignement) à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ? Que dire des fondatrices de la colonie de Nouvelle-France : Marie de l’Incarnation et Madame de la Peltrie cofondatrices des ursulines de Québec, Jeanne Mance fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal, Marguerite Bourgeois créatrice du réseau d’enseignement de la Congrégation Notre-Dame ? Dans toutes les initiatives réformatrices, il ne faut pas chercher longtemps pour trouver la femme. On ne trouve pas une de ces entreprises qui ne soit initiée par et/ou pour les femmes.

Tout cela pour dire que les femmes répondent bel et bien présentes tout au long de l’âge moderne. Malgré les restrictions que cherchent à leur imposer une société patriarcale qui voit ses privilèges menacés par leur puissance socio-économique montante[51], les femmes pensent et agissent, écrivent et initient, dirigent leur vie et souvent celle des autres, et… elles laissent des traces auxquelles il nous suffit tout simplement de prêter attention pour rétablir certaines perspectives sur les relations entre les hommes et les femmes de la société française du 17e siècle. Aussi, la vie et l’œuvre de Marie de l’Incarnation étudiées selon la perspective de l’histoire du genre donnent une tout autre réalité à la place que la France réserve aux femmes de son époque : au-delà des prescriptions qui durcissent le ton à l’égard des femmes et semblent restreindre leur liberté d’action et de pensée, l’agentivité que déploie Marie sur le terrain de son existence permet de considérer tous les chemins que peuvent prendre les femmes et qu’elles empruntent en effet pour mener à bien les desseins qui leur tiennent à cœur. On pourrait même dire que les idées de l’ursuline, ses réalisations et son comportement constituent une manifestation exceptionnelle de la norme.



[1] Voir entre autres, WIESNER, Merry E., Women and Gender in Early Modern Europe, New York, Cambridge University Press, Second Edition, 2000. Joan Scott, Beauvalet-Bouturyie, Godineau, Josette Brun

[2] De Certeau, Le Brun

[3] BOLOGNE, Jean Claude, Histoire du mariage en Occident, Paris, Hachette Littératures, 1995, et Histoire du célibat et des célibataires, Paris, Fayard, 2004. Bologne, p.121

[4] Bologne, Histoire du célibat et des célibataires, p.165-168

[5] Cette collaboration des deux sexes est notable de 1598, (la fin des guerres de religions) aux années 1660 où sont imposées les mesures absolutistes du règne personnel de Louis XIV. Mais si elle contribue à durcir les discours et les attitudes à légard des femmes, cette imposition nappart ni complète ni partout effective. De nombreuses résistances se font jour, sur le terrain, non seulement chez les femmes mais encore chez les hommes qui soutiennent leurs œuvres et actions dans le monde.

[6]Dans la foulée des études sur les ordres et congrégations religieuses féminines (Rapley, Bernos, Deslandres, Gray).

[7] Claire Garnier

[8]Son père, qui se nommoit Florent Guyart, navoit rien qui le rendît considérable que sa probité & sa justice, qui luy avoient tellement acquis lestime de ceux qui le connoissoit, quil le faisoient volontiers larbitre de leurs différens, quil terminoit avec beaucoup de prudence & déquité Vie, p.4

[9] « J'ai cru depuis que ma re ne me croyait pas propre, parce qu'elle me voyait d'une humeur gaie et agréable, qu'elle estimait peut-être incompatible avec la vertu de la religion » Relation de 1654 p.371-372

[10] Vie, p.9.

[11] Relation de 1654 p.372

[12] Relation de 1654 p.373

[13]« Nôtre-Seigneur, ayant permis que, dans le monde, mes parents me missent dans un état et condition qui semblait me permettre les petites libers et passe-temps qui métaient déniés en leur maison, men fit entièrement perdre laffection et linclination, et me donna un esprit de retraite qui, moccupant intérieurement dans lamour dun bien que jignorais, me faisait quitter la hantise des personnes de mon âge pour demeurer seule dans la maison à lire en des livres de piété, ayant entièrement quitté ceux qui traitaient des choses vaines et auxquels javais eu de lattache purement pour mon seul esprit et récréation » Marie de l’Incarnation, Écrits spirituels et historiques (Québec), éd. dom Albert Jamet, 1929, réimprimé Québec, 1985 ; ci-après R1654, t. ii, p. 49.

[14] Relation de 1654 p.56

[15] Relation de 1654 p.372; Vie, p.15-16.

[16] 19 Relation de 1654 p.372. Elle les supporte parce que, dit-elle : « Je crois et j'ai toujours cru que je n'y avais été engagée qu'afin de servir au dessein que Dieu avait de vous mettre au monde et pour souffrir diverses croix par la perte des biens et par les choses dont je crois vous avoir parlé ». Vie, p.15-16. Son fils, Dom Claude, qui est aussi son premier biographe, explique à mots couverts la situation : « elle regardoit son mary comme luy tenant la place de Dieu, & en cette qualité elle luy rendoit tous les respects & tous les services qui luy etoient possibles. Elle laymoit uniquement, parce quil avoit toutes les belles qualitez de corps et desprit que lon t pu désirer dans un homme ; mais beaucoup plus parce que la loy de Dieu l’y obligeoit : aussi son amour étant plus fondé sur la grace que sur la nature, lon ne voyoit point en elle ces caresses molles quon voit en quelques nouvelles mariées; mais seulement une humeur gaye & ouverte, retenuë par une gravité respectueuse. Par le méme principe, son amour étoit inaltérable dans les afflictions quelle souffroit; & cest ce qui donnoit de ladmiration à ses parens & à ses amis, qui ne pouvoient comprendre comment il se pouvoit faire quelle conservast un cœur sincere & une union si inviolable avec un homme qui avoit été la cause, quoy quinnocente de ses peines. Luy-même en étoit surpris, de sorte quil ne la pouvoit voir dans son affliction sans pleurer, & admirant une si grande vertu, il ne se présentoit point doccasion quil ne luy demandast pardon avec une extrème douleur ».

[17] P.96-99

[18] Vie, p.16.

[19] Vie p.32-33

[20] Pineau, p. 106-107 (nelle ed)

Vie p.24, 39[21]

[22] Deroy p.122.

[23] Vie p.64

[24] Relation 1654, p.161

[25] MI corr à son fils, 1669, p.837 et R1654, p.165-166

[26]Deroy, p.135 (nelle éd)

[27] Deroy 154-155 (nelle éd)

[28] MI à Mme de la Peltrie, novembre 1638, p.70 et sv

[29] MI à la re Françoise de S. Bernarrd, 1639 p.75 et sv. La Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle-France sur le grand fleuve de S.Laurent ; depuis 1632, date de leur rentrée dans les missions du Canada, les Jésuites faisaient paraître annuellement sous le titre de Relations le récit de leurs travaux chez les sauvages et des progrès de l'évangélisation . C'est sans doute la Relation de 1634 adressée de Paris par le P. Poncet, avec une invitation pressante de se donner de sa personne à la mission du Canada, cf. R 1654 (V 309 ; J 9, 41)

[30] Deslandres, plusieurs articles

[31] MI la re Françoise de S . Bernard, 1639 p.77, voir aussi p.84

[32] MI à la re Ursule de Ste-Catherine, 1641, p.142 n.8.

[33] MI à son fils, 1656, p. 571

[34] MI à son fils 1669, p.837 décrit comment cela se passait au couvent de Tours quand Claude pénétrait dans le couvent en profitant du passage des ouvriers « voyant la grande porte conventuelle ouverte pour les ouvriers ».

[35] MI annexe, 1672 p.1013 Comme lécrit Marguerite de St-Athanase : « Elle estoit fort industrieuse en toute sorte d'ouvrages, et n'ignoroit rien de tout ce que l'on peut souhaiter en une personne de son sexe, soit pour la broderie, qu'elle sçavoit en perfection, soit pour la dorure ou peinturre . Elle n'estoit pas mesme ignorante de l'architecture et sculpture, ayant elle-mesme mont et stillé les ouvriers qui ont fait le retable de nostre église . Et elle a toujours infatigablement employé tout ce qu'elle en sçavoit pour la décoration et ornement des autels ; ayant elle-mesme enrichy le fond du restablissemant de belles peintures et de dorure, sans que ses grandes occupations Payent pu obliger de prendre quelque repos, ayant pour sa devise ordinaire : « Brièveté de travail, éternité de repos » ; et ne se contentant pas d'y travailler, elle tâchoit encore d'y stiller d'autres personnes

[36] MI à la re Ursule de Sainte-Catherine,1660 p.643 :l'Évêque ordonne que contre la coutume la Charge de Maîtresse des Novices soit élective, et que la Supérieure ouvre les lettres des Religieuses. MI à son Fils, septembre-octobre 1659, p.613.Elle en fait un portrait assez cru outre le bonheur qui revient à tout le païs d'avoir un Supérieur Ecclésiastique, ce lui est une consolation d'avoir un homme dont les qualitez personnelles sont rares et extraordinaires . Sans parler de sa naissance qui est fort illustre, car il est de la maison de Laval, c'est un homme d'un haut rite et d'une vertu singulière . J'ay bien compris ce que vous m'avez voulu dire de son élection ; mais que l'on dise ce que l'on voudra, ce ne sont pas les hommes qui l'ont choisi. Je ne dis pas que c'est un saint, ce seroit trop dire : mais je dirai avec rité qu'il vit saintement et en Apôtre. Il ne sçait ce que c'est que respect humain . Il est pour dire la rité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres . Il falloir ici un homme de cette force pour extirper la médisance qui prenoit un grand cours, et qui jettoit de profondes racines »

[37] MI la re Ursule de Sainte-Catherine, 1660, p.644

[38] Dans ce créneau précis qui va de 1580 à 1660

[39] On se référera avec profit à : Eliane Viennot et Danielle Haase-Dubosc dir. Femmes et pouvoir sous lAncien Régime. Paris, Éd. Rivages, 1991. Et pour la France, Simone Bertière, « Le métier de reine en France aux XVIe et XVIIe siècles ». Proceedings of the Western Society for French History, 23 (1996), pp. 1-17. Fanny Cosandey, La Reine de France Symbole et pouvoir, XVe XVIIIe siècle. Paris, Gallimard, 2000. Benetta Craveri, Reines et favorites. Le pouvoir des femmes. Paris, Gallimard, 2007.

[40] de 1632 à 1654

[41] Marguerite d'Autriche de 1506 à 1530, Marie de Hongrie de 1531-à 1556, Marguerite de Parme de 1559-1581, Isabelle d’Espagne de 1598 à 1633) Isabelle gouverne les Pays-Bas conjointement avec son mari, Albert de Habsbourg, le fils de lEmpereur Maximilien II.

[42] Elle est la fille de Philippe IV dEspagne et épouse, en 1631 Ferdinand III de Habsbourg qui est empereur du Saint Empire.

[43] Malg les restrictions concernant leur accès au compagnonnage, certaines sont des artisanes achevées. Lexemple donné par Marie Guyart et les ursulines de Québec est probant : Christine Turgeon, Le fil de lart. Les broderies des ursulines de Québec, Québec, Musée du Québec, Musée des ursulines de Québec, 2002.

[44] Goldsmith and Goodman, ed. Going Public, p. 249.Voir entre autres les sites : EARLY MODERN FRENCH WOMEN WRITERS: A WOMEN'S STUDIES DIGITIZATION PROJECT INITIATIVE http://etrc.lib.umn.edu/frenwom.htm et Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime : http://www.siefar.org/

[45] Pensons aux Italiennes Lavinia Fontana et Sofonisba Anguissola ou alors aux artistes françaises : de Suzanne de Court à Élisabeth-Sophie Chéron et Élisabeth Viger-Lebrun, en passant par les trois sœurs Bouzonnet Stella pour ne citer que celles-ci. Louis-Abel de Fontenay, Dictionnaire des artistes, ou Notice historique et raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs... Ouvrage rédigé par M. l'Abbé de F..., Paris, chez Vincent, 1776, 2 vol. II, p.586-587.Voir le site http://www.wendy.com/women/artists.html. Et aussi Marie-Jo Bonnet, Les Femmes dans l'art, Paris, La Martinière, 2004

[46] http://www.siefar.org/  et http://neww.huygens.knaw.nl/. Ceci, en gardant en tête que dans un contexte où lanalphabétisme demeure massif, le nombre des auteurs et auteures dune part et celui des lecteurs et lectrices dautre part demeure très limité. À léchelle de la France, dans les années 1686-1690, la proportion dépouses signant leur acte de mariage est de lordre de 14 % alors quil est de 29 % pour les époux; voir François Lebrun, « La femme dans la société française du XVIIe siècle », GUIART, Marie Guyart de l’Incarnation. Un destin transocéanique, Paris, LHarmattan, 2000, p.71-88, ici p.75.

[47] Beauvalet-Boutouyrie, Les femmes à lépoque moderne, p.219.

[48] Deslandres, « La mission des femmes I et II », dans Croire et faire croire, p. 356-389.

[49] En créant une « Maison nouvelle de filles pour y pratiquer tout le bien qu'on pourrait » et tout un réseau décoles de filles

[50] Les défenseurs du mouvement politico-religieux du jansénisme

[51] Collins, « The Economic Role of Women», p. 467-470, citant Martha Howell, Women, Production, and Patriarchy in Late Medieval Cities, (Chicago, 1986) et Alice Clark

Étudier la vie et l’œuvre de Marie Guyart de l’Incarnation selon l’histoire des rapports de pouvoir entre les sexes (ou genre) permet de grandement nuancer le tableau qu’ont fait les historiens de la place des femmes dans la société française du 17e siècle[1].

Posons-le d’emblée, le destin d’une femme de l’époque de la fondatrice des Ursulines de Québec, est toujours officiellement lié à celui d’un homme : elle est fille de l’homme dont elle porte le patronyme et qu’elle quitte pour épouser un homme choisi par ses parents afin de devenir mère d’un homme (la pression est très forte d’avoir au moins un fils). Éventuellement, elle deviendra veuve de cet homme dont le départ définitif l’investira, il est vrai, d’un certain pouvoir socio-économique et d’une relative liberté de mouvement et des avoirs familiaux que son clan considèrera cependant de très près, car il restera toujours sur le qui-vive et prêt à lui intenter des procès pour mauvaise gestion ou dilapidation du patrimoine.

Et si elle se fait religieuse, elle épouse l’Homme entre tous les hommes, le Christ, qui, à bien y penser est aussi le grand absent[2]. Mais cette absence est mère d’agentivité féminine, la seule reconnue légitime par l’Église et par l’État. Certes la « Règle » que la religieuse suit au cloître a souvent été rédigée par la fondatrice de son ordre (aidée d’un co-fondateur masculin dont l’histoire retient d’ailleurs plus volontiers le nom, pensons à François de Sales, Vincent de Paul pour ne retenir que les plus connus…). Mais si les éléments qui constituent cette Règle sont discutés voire modulés par les religieuses et leur mère supérieure, ces points doivent toujours recevoir l’aval du supérieur ecclésiastique qui parfois les met lui-même en forme; bref la règle doit toujours obtenir l’imprimatur de l’évêque et surtout les religieuses doivent recevoir les bulles qui émanent de ce monde entièrement masculin qu’est la curie romaine : tout cela peut prendre un certain temps, période de latence ou d’immobilisme administratif propices aux innovations des religieuses et autres « désordres » de leur part. Par ailleurs, si, par ses extases et ses visions, cette femme qui s’est faite religieuse est, comme Marie Guyart, en communication directe avec le Christ, elle peut tenir à distance les hommes – évêques, directeur de conscience, confesseurs – qui ont officiellement autorité sur les cloîtres, voire elle peut mener ces hommes à sa guise. A la seule condition que ces hommes reconnaissent orthodoxes les inspirations et visions surnaturelles qu’elle dit avoir. Ainsi les désirs et les actions de cette femme divinement inspirée seront reconnus légitimes, et par là, deviendront un puissant levier de l’agir féminin.

Cette légitimation relève de la pure et simple prudence, dans un temps, où « la » femme ne peut ni se penser ni se concevoir seule agente de sa propre vie ni surtout prendre la parole (et autorité) à l’Église. En effet, les visions et les idées nouvelles qui lui viennent risquent, si elles ne sont pas reconnues « saintes », au pire, de l’envoyer périr sur le bûcher (et la menace est très sérieuse en ces temps de chasse aux sorcières), au mieux de se faire enterrer vivante – folle à la Salpétrière, mutique dans un couvent oublié de province – dans tous les cas, interdite à jamais de communication.

Maintenant, la réalité de ces femmes d’autrefois est beaucoup plus nuancée que ne le font paraître tous ces principes. Voire, la nécessité oblige ces femmes à infléchir ces règles de vie auxquelles elles adhèrent et qui peuvent nous paraître figées et atemporelles. D’abord les célibataires : nombre de femmes ne peuvent à cause de leur pauvreté ni se marier et monter un ménage ni entrer en religion faute de dot[3]. Et la croissance du célibat féminin semble s’être accentué au courant du 17e siècle à un tel point que cela devient un problème auquels le roi et Colbert réagiront par des politiques matrimoniales spectaculaires en 1666[4]. On a parlé à la suite d’Henri Bremond d’une ruée vers les cloîtres, mais on a moins souligné le nombre important de femmes célibataires, en France, celles qu’on appellera les « dévotes » mais aussi celles qui refusent le mariage (pensons à Gabrielle Suchon, par exemple, à Marie Le Jars de Gournay l’éditrice des Essais de Montaigne ou aux fameuses « précieuses »). Cela dit, il faut noter que de tout temps, célibataires ou mariées, la vaste majorité des femmes ont travaillé pour augmenter les revenus de leur famille – les filles ramenant à leur père leur salaire de domestiques, petites mains, ou de manouvrières, les épouses rapportant au ménage les gains non négligeables de la production textile ou de la vente des produits de la ferme. Ainsi les femmes jouissent-elles d’une certaine autonomie ou à tout le moins de la reconnaissance sociale de leur apport économique.

Or remarquons-le, la presque totalité des hommes d’Ancien Régime ne peut se penser sans femme : tout le monde en est conscient, le paysan ne peut survivre sans une femme aguerrie aux travaux de la ferme et à la vente dans les marchés; l’artisan non plus ne peut s’établir sans épouse à qui confier finition et vente des objets, administration des finances, gestion du réseau et de la publicité; le soldat ne peut avancer sans l’intendance assurée par les femmes qui suivent les armées. Or si l’homme ne peut suffire à sa tâche sans femme, la femme, quant à elle, survit la plupart du temps sans l’homme. La force des choses ou la nécessité l’obligent à se tirer d’affaire sans l’aide d’un époux. De tout temps, en effet, les familles monoparentales ont existé, majoritairement dirigée par une femme, séparée de son mari par les guerres, les déplacements saisonniers, les maladies, la mort. Une femme certes esseulée mais qui demeure protégée (disons plutôt surveillée) de corps et de réputation par les hommes de sa famille : père, frères, beaux-frères, fils, par les hommes d’Église et par les matrones! Par ailleurs, une fois veuve, elle peut, de son propre chef, refuser le remariage ou même se le voir fustiger par charivari parce que son second mariage enlève aux plus jeunes la chance de se trouver un mari sur le marché matrimonial. Donc les femmes seules, chargées d’enfants ou non, sont plus nombreuses autrefois qu’on le pense aujourd’hui. Et il faut noter aussi que très souvent elles trouvent à s’appuyer sur un réseau de solidarité féminine, réseau laïc ou religieux ou les deux à la fois de solidarité, d’éducation et de transmission de l’information. S’il vient à manquer, elles risquent l’ostracisme et de devenir le bouc émissaire de la société dont elles sont issues.

Autre point à souligner : l’époque de la vie active de Marie de l’Incarnation, qui correspond aux années 1618-1670, est un créneau temporel particulièrement favorable à l’agentivité féminine : Alors même qu’au début du 17e siècle, la France établit sa colonie en Amérique, le pays se relève à grand peine de quarante ans de guerres civiles et religieuses, puis la guerre de Trente Ans draine hors de France les hommes valides. Comme toujours pendant et après de tels cataclysmes voraces en mâles, la force vive des femmes est non seulement souhaitée mais encore elle est mise à contribution. Reconstruction du pays d’une part ou construction d’un pays d’autre part font naître ce qu’il convient d’appeler un « féminisme religieux » dont le principe premier est d’affirmer l’égalité des sexes pour mieux souligner les devoirs chrétiens de chacun et mobiliser tout le monde. À la faveur de ce mouvement, se dessinent les contours d’une culture qui reconnaît aux femmes la « même obligation d’employer le temps » que les hommes, de « se rendre utiles au public », de fuir l’oisiveté et de s’adonner à l’étude, à la charité et au travail manuel. Ainsi la possibilité est donnée aux femmes de participer activement aux fondements de la société civile : charité, éducation, santé[5]. Notons-le : des deux côtés de l’Atlantique, ce sont précisément les femmes, laïques ou religieuses, qui fondent l’assistanat social de leur époque, sur les structures desquelles résident la bienfaisance, l’éducation, la santé, ces piliers de la res publica tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Pour conclure ces remarques sur les relations de pouvoir entre les sexes à l’époque moderne, notons que le cloître féminin n’est pas aussi fermé aux hommes qu’il y paraît à prime abord[6]. De fait, des hommes y circulent tous les jours. Bien entendu, on y repère ceux qui ont autorité sur les religieuses : fondateur et/ou supérieur ecclésiastique du couvent, aumônier ou directeur de conscience que les religieuses peuvent élire assez librement; l’évêque qu’elles entendent depuis leur grille de choeur à l’église ou dont les paroles (et prescriptions) leur sont dûment rapportées. Mais nous devons aussi compter les hommes qui travaillent pour le monastère, qu’engage et dirige l’abbesse ou la mère supérieure : artisans, hommes à tout faire plus ou moins à demeure, paysans ou colons aussi car partout, les couvents ont seigneurie sur les terres qui les nourrissent. Enfin, dans ce lot d’hommes que côtoient les religieuses, il faut compter aussi ceux qui viennent en visite en personne au parloir, par les lettres et par les livres – mais aussi dans le cas des hospitalières, les hommes qui sont soignés par ces mains féminines[7].

Ces propos que je viens de tenir, que valent-ils devant cette existence que Marie de l’Incarnation semble diriger à sa guise? À prime abord, Marie passe par tous les états que peut connaître une femme « normale » à son époque. Cette catholique (les catholiques sont en majorité en France) va, en effet, passer de l'état de fille obéissante (obéissant à son père), à celui de femme mariée (soumise à son mari), de mère (soucieuse du bien-être de son fils), de veuve (gagnant de facto une certaine autonomie), de religieuse (suivant tout à fait le modèle de la religieuse qu’a modelé le très masculin Concile de Trente : clôture, règles resserrées, obéissance communautaire à l’évêque).

Or il s’avère qu’à l'intérieur de chacun de ces états successifs de fille, épouse, mère, veuve et religieuse, Marie déploie, une remarquable agentivité qui aurait pu lui valoir l’opprobre de sa famille et de sa société – l’opprobre voire même le bûcher qui, en ces temps de chasse aux sorcières et de possession de couvents est je le répète une réelle menace. Mais non, Marie sait d’instinct négocier les virages dangereux qu’elle imprime à sa vie et réussit à agir selon sa volonté mais notons-le, toujours sans sortir des limites imposées par sa société; des limites dont elle a parfaitement conscience et qu’elle sait approcher, voire raser, en recourant à l’aide des hommes de sa vie.

Son père en premier lieu. Elle parle peu de lui dans ses écrits. Florent Guyart est un maître boulanger dont la probité et la prudence étaient reconnue de tous à Tours[8]. Conformément à l’esprit du temps mais aussi parce qu’avec son épouse, il considère Marie trop joyeuse pour entrer dans les ordres[9], il la marie à 17 ans au soyeux Claude Martin : jusqu’ici rien que de très normal, sinon que Marie aurait préféré entrer en religion[10]. Elle obéit cependant, se laissant « conduire à l’aveugle par [s]es parents »[11] et entre dans les liens du mariage pour lequel elle a « une grande aversion »[12].

Or voilà qu’elle surprend tout le monde : avec l’accord de son mari, voilà qui fréquente assidûment la messe, les processions, elle se met à lire abondamment des ouvrages de piété et à prêcher la bonne nouvelle aux domestiques et ouvriers[13]. « Sans cette tolérance » écrit-elle, ma captivité et les croix qui la suivaient, m’eussent été insupportables »[14]. Il n’est pas clair comment elle s’y est prise, mais il semble que ce mari qu’elle regardait « comme luy tenant la place de Dieu » la laisse agir car il se sent coupable à son égard[15]17. Coupable de quoi? De lui imposer les devoirs de la chair qui visiblement lui répugnent, elle les appelle « les croix du mariage »[16] ou bien coupable du poids envahissant de sa belle-mère ou des manigances d’une rivale éconduite comme le soupçonne Françoise Deroy-Pineau[17]? En tous cas, c’est quelque chose de visible car tout le monde est au courant : en effet ses ouvriers auprès desquels elle mène un véritable apostolat « la respectoient comme leur Maitresse, & la cherissoient comme leur mere, & comme le sujet de son affliction leur étoit connu, ils avoient pour elle une compassion qui ne se peut dire, & ne la pouvoient regarder sans gémir[18] ».

Une fois veuve, et après avoir réglé la banqueroute qui a accompagné la maladie et le décès de son époux, mis en nourrice son fils prénommé Claude lui aussi, Marie retourne comme il se doit chez son père[19]. Elle y mène une vie de recluse, priant, lisant, brodant pour gagner leur vie. Elle s’occupe de son père qui la laisse mener sa vie à sa guise. Et après une vision (la vision du sang), elle réoriente sa vie, se trouve un confesseur, le feuillant François de Saint Bernard, qu’elle convainc de la laisser prononcer un vœu de chasteté[20] - ce qui lui permet de refuser tous les partis qui se présentent, mêmes les plus avantageux qui les auraient mis, elle et son fils, à l’abri du besoin[21]. Elle s’emploie à « des œuvres de charité » . Après un an de ce régime, elle accepte d’aider sa sœur Claude et son beau-frère Paul Buisson à gérer leur compagnie de transport (la plus grosse de Touraine) à condition qu’elle puisse faire à sa guise ses dévotions. Elle a tant de succès que son beau-frère analphabête mais très heureux en affaires, « a tant d’amitié et de déférence pour elle qu’il ne lui refuse rien »[22]. C’est à cette époque qu’elle change de directeur spirituel. Le feuillant dom Raymond de Saint Bernard guide les lectures de Marie, avalise les choix de vie qu’elle fait (entre autres ses mortifications qu’elle l’a convaincu d’accepter malgré leurs outrances)[23] et il l’encourage dans sa dévotion.

Et puis, après quelques dix ans, coup de théâtre : elle quitte cette vie pour entrer chez les Ursulines de Tours. Ni les supplications de son père « fort âgé, qui faisait des cris lamentables »[24], ni celles de son fils (qui avec une bande de jeunes assiège le couvent en clamant : « Rendez-moi ma mère ») ne la feront changer d’avis, bien qu’elle se sente alors comme si on lui « séparât l'âme du corps avec des douleurs extrêmes»[25]. Notons ici que par l’entremise de Dom Raymond, Marie a obtenu de l’évêque Bertrand d’Eschaux, de faire son entrée sans dot chez les Ursulines. C’est encore dom Raymond qui convaincra les Buisson de laisser partir Marie et de se charger financièrement du jeune Claude[26].

Le jésuite Georges de de la Haye entre ensuite en scène : impressionné par Marie, il lui demande de rédiger son autobiographie[27] (Ce sera en 1633 le premier de deux textes, le second étant terminé en 1654). Par La Haye et aussi par Joseph Poncet (qui la présentera à Mme de la Peltrie, la future bienfaitrice fondatrice du couvent québécois)[28], Marie se trouve aux premières loges de l’aventure jésuite en Nouvelle-France. Ce sont eux qui vont favoriser sa décision d’y fonder un couvent d’ursulines[29] dévolu à l’éducation des jeunes Amérindiennes. Tandis que pour sa part, dom Raymond subira un véritable chantage de la part de Marie pour qu’il seconde son dessein transocéanique (si je ne pars pas, vous serez responsable de ma damnation) – un projet qu’elle réalise en 1639[30]. Il faut noter ici que si, Marie arrive à ses fins, c’est qu’elle est dotée d’un mandat divin – d’une caution quasi magique pour reprendre les termes de Chantal Théry qui lui permettent de convaincre les hommes de sa vie de l’épauler dans ses divers projets.

À cette époque de la vie de Marie, c’est tout un réseau qui s’est mis en branle comme l’a bien montré Françoise Deroy-Pineau dans sa thèse de doctorat. De fait, comme les autres femmes du 17e siècle, Marie est une femme de réseau. Et le sien monte depuis le bas de la pyramide sociale (le monde des artisans et des « bourgeois ») jusques au roi, à la reine-mère et au cardinal de Richelieu. Elle fait intervenir la duchesse d’Aiguillon auprès de son illustre oncle le cardinal pour obtenir les consoeurs qu’elle désire avoir avec elle en Nouvelle France[31]. Et Marie réussit à passer outre les préventions de l’archevêque de Paris, pour arriver à ses fins[32].

Bref, c'est en suivant les voies tout à fait habituelles qu'offre la France de son époque, que Marie accède à un certain pouvoir en devenant d'abord gestionnaire d'entreprise (celle de son beau-frère), puis – et ce n'est pas très différent – fondatrice et supérieure du couvent de Québec, recrutant des engagés pour cultiver les terres de la congrégation, traitant avec les hommes qui construisent les bâtiments du couvent et les reconstruisent après l’incendie de 1650, parlant sur une base quotidienne avec les ouvriers[33] qu’il faut non seulement laisser entrer dans l’enceinte du couvent pour qu’ils y travaillent[34] mais aussi nourrir et même instruire car Marie de l’Incarnation « stylait » les ouvriers dans divers domaines : l’architecture du couvent, la broderie ou peinture sur fil, la décoration de l’église etc[35].

Et si une fois installée en Nouvelle France, Marie travaille en bonne intelligence avec les jésuites, sur un pied quasi d’égalité, elle devra faire face à un adversaire de taille, Mgr de Laval, qui, dès son arrivée en 1662, voudra régler plus sévèremment les ursulines de Québec, en bon tridentin qu’il est – en interdisant le chant, par exemple, en changeant leurs réglements, en interdisant aux jeunes sœurs d’avoir voix au chapitre[36]. Or Marie et ses consoeurs trouvent toutes sortes de chemins de traverse, pour obéir à leur façon à leur évêque. Par exemple, « Monseigneur notre Prélat ayant ordonné à notre Révérende Mère d'ouvrir les lettres qu'on envoie de France, elle est seulement obligée de rompre le cachet, et c'est ce qu'elle fait afin d'obéir : mais je vous assure qu'elle ne les lit point du tout[37] ».

La vie et l’œuvre de Marie de l’Incarnation se démarquent-elles de celles des femmes de son époque? Il faut savoir que[38] si Marie est selon moi un génie, elle n’est pas la seule « femme forte ». Qu’on pense à toutes les reines, les créatrices (artistes, autrices), les fondatrices d’ordres et de congrégation et la liste s’allonge remarquablement.

Quand on aligne les dates et les règnes, en effet, il est évident que les 16e et 17e siècles politiques en Europe sont une affaire de souveraines et de régentes[39]. Ainsi de 1553 à 1603, l’Angleterre est régie par Marie et Elizabeth Tudor, puis une guerre civile et deux révolutions plus tard, de 1702 à 1714, par Anne Stuart qui préside à la naissance de la Grande-Bretagne. En France, la dernière moitié du XVIe siècle et le début du siècle suivant sont dominés par Catherine et Marie de Médicis. Puis de 1643 à 1661, c’est presque vingt ans de régence exercée par Anne d’Autriche, liée d’amitié avec la Reine Christine de Suède[40] qui a fait de son pays la première puissance nordique. Pour leur part, du début XVIe au milieu du XVIIe siècle, les Pays-Bas sont gouvernés quasi sans discontinuer par des femmes[41]. Toutes ces souveraines contribuent à la consolidation de l’absolutisme dans l’Europe du nord-ouest alors que, de 1665 à 1696, la régente Marie-Anne d’Autriche gère comme elle peut le déclin de l’Espagne amorcé sous les deux derniers rois Habsbourg. Pour finir, évoquons d’une part celles qui régnèrent sur le Saint Empire romain germanique (de Marie-Anne (1606-46)[42] à Marie-Thérèse d’Autriche impératrice pendant quarante ans 1740-1780) et d’autre part, les mères des sultans qui dominèrent à tel point l’Empire ottoman qu’on a appelé le 17e siècle « le sultanat des femmes ».

Mais les femmes ne sont pas seulement forces économiques ou politiques. Elles sont aussi créatrices : des artisanes de haut calibre[43], des auteures[44] et des artistes[45] qui ont laissé beaucoup plus de traces que l’on pense. Des traces qu’il suffit de compiler pour atteindre une masse critique, comme le montrent les sites informatiques qui les recensent (par exemple la SIEFAR ou Womenwriter[46]). Par ailleurs, dans le seul domaine des arts, « on compte en France au 17e siècle, 28 femmes artistes dont quatre appartiennent à l’Académie royale[47] ». Et que dire de toutes les laïques dévotes et les communautés religieuses qui président à l’assistanat social au 17e siècle en France ?[48]

Pensons par exemple : Jeanne de Chantal inspire François de Sales et fonde avec lui la Visitation, cet ordre religieux qui a pour but de visiter, d’enseigner et de réconforter les malades et les pauvres ; Anne de Saint Barthélémy conseille Pierre de Bérulle, le père de l’École française de spiritualité qui marquera profondément et durablement le clergé français ; Alix Le Clerq réalise le rêve éducatif de Pierre Fourier[49] ; Angélique réforme à la fois son couvent de Port-Royal et sa famille, les Arnauld[50]; la dévotion de Barbe Acarie édifie dom Beaucousin et Pierre de Bérulle et anime les salons spirituels de la capitale ; Louise de Marillac œuvre avec Vincent de Paul en créant les filles de la charité qui donnent ses assises au système français d’assistance aux pauvres et indigents; Antoinette d’Orléans fonde, avec l’aide du père Joseph, les Bénédictines de Notre Dame du Calvaire ; Jacqueline Pascal obtient la conversion de son frère Blaise ; on a l’exemple également de Marie Rousseau et de Mère Agnès qui marqueront fortement Jean-Jacques Olier le fondateur des sulpiciens de Montréal ; de Marie des Vallées et Jean Eudes, ce grand missionnaire de l’ouest de la France ; de Madame Guyon et l’abbé de Fénélon l’auteur de plusieurs traités de pédagogie tant adressés aux filles qu’aux garçons qui sera le précepteur de l’héritier de la couronne française… Et que dire d’une duchesse d’Aiguillon présidant aux entreprises d’assistanat social (hôpitaux et maisons d’enseignement) à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ? Que dire des fondatrices de la colonie de Nouvelle-France : Marie de l’Incarnation et Madame de la Peltrie cofondatrices des ursulines de Québec, Jeanne Mance fondatrice de l’Hôtel-Dieu de Montréal, Marguerite Bourgeois créatrice du réseau d’enseignement de la Congrégation Notre-Dame ? Dans toutes les initiatives réformatrices, il ne faut pas chercher longtemps pour trouver la femme. On ne trouve pas une de ces entreprises qui ne soit initiée par et/ou pour les femmes.

Tout cela pour dire que les femmes répondent bel et bien présentes tout au long de l’âge moderne. Malgré les restrictions que cherchent à leur imposer une société patriarcale qui voit ses privilèges menacés par leur puissance socio-économique montante[51], les femmes pensent et agissent, écrivent et initient, dirigent leur vie et souvent celle des autres, et… elles laissent des traces auxquelles il nous suffit tout simplement de prêter attention pour rétablir certaines perspectives sur les relations entre les hommes et les femmes de la société française du 17e siècle. Aussi, la vie et l’œuvre de Marie de l’Incarnation étudiées selon la perspective de l’histoire du genre donnent une tout autre réalité à la place que la France réserve aux femmes de son époque : au-delà des prescriptions qui durcissent le ton à l’égard des femmes et semblent restreindre leur liberté d’action et de pensée, l’agentivité que déploie Marie sur le terrain de son existence permet de considérer tous les chemins que peuvent prendre les femmes et qu’elles empruntent en effet pour mener à bien les desseins qui leur tiennent à cœur. On pourrait même dire que les idées de l’ursuline, ses réalisations et son comportement constituent une manifestation exceptionnelle de la norme.



[1] Voir entre autres, WIESNER, Merry E., Women and Gender in Early Modern Europe, New York, Cambridge University Press, Second Edition, 2000. Joan Scott, Beauvalet-Bouturyie, Godineau, Josette Brun

[2] De Certeau, Le Brun

[3] BOLOGNE, Jean Claude, Histoire du mariage en Occident, Paris, Hachette Littératures, 1995, et Histoire du célibat et des célibataires, Paris, Fayard, 2004. Bologne, p.121

[4] Bologne, Histoire du célibat et des célibataires, p.165-168

[5] Cette collaboration des deux sexes est notable de 1598, (la fin des guerres de religions) aux années 1660 où sont imposées les mesures absolutistes du règne personnel de Louis XIV. Mais si elle contribue à durcir les discours et les attitudes à légard des femmes, cette imposition nappart ni complète ni partout effective. De nombreuses résistances se font jour, sur le terrain, non seulement chez les femmes mais encore chez les hommes qui soutiennent leurs œuvres et actions dans le monde.

[6]Dans la foulée des études sur les ordres et congrégations religieuses féminines (Rapley, Bernos, Deslandres, Gray).

[7] Claire Garnier

[8]Son père, qui se nommoit Florent Guyart, navoit rien qui le rendît considérable que sa probité & sa justice, qui luy avoient tellement acquis lestime de ceux qui le connoissoit, quil le faisoient volontiers larbitre de leurs différens, quil terminoit avec beaucoup de prudence & déquité Vie, p.4

[9] « J'ai cru depuis que ma re ne me croyait pas propre, parce qu'elle me voyait d'une humeur gaie et agréable, qu'elle estimait peut-être incompatible avec la vertu de la religion » Relation de 1654 p.371-372

[10] Vie, p.9.

[11] Relation de 1654 p.372

[12] Relation de 1654 p.373

[13]« Nôtre-Seigneur, ayant permis que, dans le monde, mes parents me missent dans un état et condition qui semblait me permettre les petites libers et passe-temps qui métaient déniés en leur maison, men fit entièrement perdre laffection et linclination, et me donna un esprit de retraite qui, moccupant intérieurement dans lamour dun bien que jignorais, me faisait quitter la hantise des personnes de mon âge pour demeurer seule dans la maison à lire en des livres de piété, ayant entièrement quitté ceux qui traitaient des choses vaines et auxquels javais eu de lattache purement pour mon seul esprit et récréation » Marie de l’Incarnation, Écrits spirituels et historiques (Québec), éd. dom Albert Jamet, 1929, réimprimé Québec, 1985 ; ci-après R1654, t. ii, p. 49.

[14] Relation de 1654 p.56

[15] Relation de 1654 p.372; Vie, p.15-16.

[16] 19 Relation de 1654 p.372. Elle les supporte parce que, dit-elle : « Je crois et j'ai toujours cru que je n'y avais été engagée qu'afin de servir au dessein que Dieu avait de vous mettre au monde et pour souffrir diverses croix par la perte des biens et par les choses dont je crois vous avoir parlé ». Vie, p.15-16. Son fils, Dom Claude, qui est aussi son premier biographe, explique à mots couverts la situation : « elle regardoit son mary comme luy tenant la place de Dieu, & en cette qualité elle luy rendoit tous les respects & tous les services qui luy etoient possibles. Elle laymoit uniquement, parce quil avoit toutes les belles qualitez de corps et desprit que lon t pu désirer dans un homme ; mais beaucoup plus parce que la loy de Dieu l’y obligeoit : aussi son amour étant plus fondé sur la grace que sur la nature, lon ne voyoit point en elle ces caresses molles quon voit en quelques nouvelles mariées; mais seulement une humeur gaye & ouverte, retenuë par une gravité respectueuse. Par le méme principe, son amour étoit inaltérable dans les afflictions quelle souffroit; & cest ce qui donnoit de ladmiration à ses parens & à ses amis, qui ne pouvoient comprendre comment il se pouvoit faire quelle conservast un cœur sincere & une union si inviolable avec un homme qui avoit été la cause, quoy quinnocente de ses peines. Luy-même en étoit surpris, de sorte quil ne la pouvoit voir dans son affliction sans pleurer, & admirant une si grande vertu, il ne se présentoit point doccasion quil ne luy demandast pardon avec une extrème douleur ».

[17] P.96-99

[18] Vie, p.16.

[19] Vie p.32-33

[20] Pineau, p. 106-107 (nelle ed)

Vie p.24, 39[21]

[22] Deroy p.122.

[23] Vie p.64

[24] Relation 1654, p.161

[25] MI corr à son fils, 1669, p.837 et R1654, p.165-166

[26]Deroy, p.135 (nelle éd)

[27] Deroy 154-155 (nelle éd)

[28] MI à Mme de la Peltrie, novembre 1638, p.70 et sv

[29] MI à la re Françoise de S. Bernarrd, 1639 p.75 et sv. La Relation de ce qui s'est passé en la Nouvelle-France sur le grand fleuve de S.Laurent ; depuis 1632, date de leur rentrée dans les missions du Canada, les Jésuites faisaient paraître annuellement sous le titre de Relations le récit de leurs travaux chez les sauvages et des progrès de l'évangélisation . C'est sans doute la Relation de 1634 adressée de Paris par le P. Poncet, avec une invitation pressante de se donner de sa personne à la mission du Canada, cf. R 1654 (V 309 ; J 9, 41)

[30] Deslandres, plusieurs articles

[31] MI la re Françoise de S . Bernard, 1639 p.77, voir aussi p.84

[32] MI à la re Ursule de Ste-Catherine, 1641, p.142 n.8.

[33] MI à son fils, 1656, p. 571

[34] MI à son fils 1669, p.837 décrit comment cela se passait au couvent de Tours quand Claude pénétrait dans le couvent en profitant du passage des ouvriers « voyant la grande porte conventuelle ouverte pour les ouvriers ».

[35] MI annexe, 1672 p.1013 Comme lécrit Marguerite de St-Athanase : « Elle estoit fort industrieuse en toute sorte d'ouvrages, et n'ignoroit rien de tout ce que l'on peut souhaiter en une personne de son sexe, soit pour la broderie, qu'elle sçavoit en perfection, soit pour la dorure ou peinturre . Elle n'estoit pas mesme ignorante de l'architecture et sculpture, ayant elle-mesme mont et stillé les ouvriers qui ont fait le retable de nostre église . Et elle a toujours infatigablement employé tout ce qu'elle en sçavoit pour la décoration et ornement des autels ; ayant elle-mesme enrichy le fond du restablissemant de belles peintures et de dorure, sans que ses grandes occupations Payent pu obliger de prendre quelque repos, ayant pour sa devise ordinaire : « Brièveté de travail, éternité de repos » ; et ne se contentant pas d'y travailler, elle tâchoit encore d'y stiller d'autres personnes

[36] MI à la re Ursule de Sainte-Catherine,1660 p.643 :l'Évêque ordonne que contre la coutume la Charge de Maîtresse des Novices soit élective, et que la Supérieure ouvre les lettres des Religieuses. MI à son Fils, septembre-octobre 1659, p.613.Elle en fait un portrait assez cru outre le bonheur qui revient à tout le païs d'avoir un Supérieur Ecclésiastique, ce lui est une consolation d'avoir un homme dont les qualitez personnelles sont rares et extraordinaires . Sans parler de sa naissance qui est fort illustre, car il est de la maison de Laval, c'est un homme d'un haut rite et d'une vertu singulière . J'ay bien compris ce que vous m'avez voulu dire de son élection ; mais que l'on dise ce que l'on voudra, ce ne sont pas les hommes qui l'ont choisi. Je ne dis pas que c'est un saint, ce seroit trop dire : mais je dirai avec rité qu'il vit saintement et en Apôtre. Il ne sçait ce que c'est que respect humain . Il est pour dire la rité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres . Il falloir ici un homme de cette force pour extirper la médisance qui prenoit un grand cours, et qui jettoit de profondes racines »

[37] MI la re Ursule de Sainte-Catherine, 1660, p.644

[38] Dans ce créneau précis qui va de 1580 à 1660

[39] On se référera avec profit à : Eliane Viennot et Danielle Haase-Dubosc dir. Femmes et pouvoir sous lAncien Régime. Paris, Éd. Rivages, 1991. Et pour la France, Simone Bertière, « Le métier de reine en France aux XVIe et XVIIe siècles ». Proceedings of the Western Society for French History, 23 (1996), pp. 1-17. Fanny Cosandey, La Reine de France Symbole et pouvoir, XVe XVIIIe siècle. Paris, Gallimard, 2000. Benetta Craveri, Reines et favorites. Le pouvoir des femmes. Paris, Gallimard, 2007.

[40] de 1632 à 1654

[41] Marguerite d'Autriche de 1506 à 1530, Marie de Hongrie de 1531-à 1556, Marguerite de Parme de 1559-1581, Isabelle d’Espagne de 1598 à 1633) Isabelle gouverne les Pays-Bas conjointement avec son mari, Albert de Habsbourg, le fils de lEmpereur Maximilien II.

[42] Elle est la fille de Philippe IV dEspagne et épouse, en 1631 Ferdinand III de Habsbourg qui est empereur du Saint Empire.

[43] Malg les restrictions concernant leur accès au compagnonnage, certaines sont des artisanes achevées. Lexemple donné par Marie Guyart et les ursulines de Québec est probant : Christine Turgeon, Le fil de lart. Les broderies des ursulines de Québec, Québec, Musée du Québec, Musée des ursulines de Québec, 2002.

[44] Goldsmith and Goodman, ed. Going Public, p. 249.Voir entre autres les sites : EARLY MODERN FRENCH WOMEN WRITERS: A WOMEN'S STUDIES DIGITIZATION PROJECT INITIATIVE http://etrc.lib.umn.edu/frenwom.htm et Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime : http://www.siefar.org/

[45] Pensons aux Italiennes Lavinia Fontana et Sofonisba Anguissola ou alors aux artistes françaises : de Suzanne de Court à Élisabeth-Sophie Chéron et Élisabeth Viger-Lebrun, en passant par les trois sœurs Bouzonnet Stella pour ne citer que celles-ci. Louis-Abel de Fontenay, Dictionnaire des artistes, ou Notice historique et raisonnée des Architectes, Peintres, Graveurs, Sculpteurs... Ouvrage rédigé par M. l'Abbé de F..., Paris, chez Vincent, 1776, 2 vol. II, p.586-587.Voir le site http://www.wendy.com/women/artists.html. Et aussi Marie-Jo Bonnet, Les Femmes dans l'art, Paris, La Martinière, 2004

[46] http://www>.siefar.org/ et http://neww>.huygens.knaw.nl/. Ceci, en gardant en tête que dans un contexte où lanalphabétisme demeure massif, le nombre des auteurs et auteures dune part et celui des lecteurs et lectrices dautre part demeure très limité. À léchelle de la France, dans les années 1686-1690, la proportion dépouses signant leur acte de mariage est de lordre de 14 % alors quil est de 29 % pour les époux; voir François Lebrun, « La femme dans la société française du XVIIe siècle », GUIART, Marie Guyart de l’Incarnation. Un destin transocéanique, Paris, LHarmattan, 2000, p.71-88, ici p.75.

[47] Beauvalet-Boutouyrie, Les femmes à lépoque moderne, p.219.

[48] Deslandres, « La mission des femmes I et II », dans Croire et faire croire, p. 356-389.

[49] En créant une « Maison nouvelle de filles pour y pratiquer tout le bien qu'on pourrait » et tout un réseau décoles de filles

[50] Les défenseurs du mouvement politico-religieux du jansénisme

[51] Collins, « The Economic Role of Women», p. 467-470, citant Martha Howell, Women, Production, and Patriarchy in Late Medieval Cities, (Chicago, 1986) et Alice Clark