Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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Marie de l’Incarnation sous le regard d’Henri Bremond

Raymond Brodeur, Université Laval, Québec

 

 

Depuis les débuts du Centre d’Études Marie de l’Incarnation (CÉMI), fondé à l’Université Laval en 1993, nous avons toujours eu le souci de nous coller de près aux écrits de cette femme et de susciter des rencontres multidisciplinaires dans le but de nous laisser surprendre par ce que dévoilait cette dernière à travers ses divers états d’épouse, de mère, de veuve, de religieuse, de voyageuse, de missionnaire et d’éducatrice. Avec une plume alerte et vive, elle déploie une expérience spirituelle fascinante qui, loin de la couper du monde, génère en elle une présence vive à tout ce qui se passe autour d’elle. Sa manière d’être épouse, sa façon de gérer l’entreprise de son beau-frère, son entrée au Monastère, la mise en place de son aventure missionnaire, tout son travail d’éducation, de traduction et d’écritures d’ouvrages en langues autochtones, sa manière d’accompagner, au moyen de la correspondance, son fils devenu bénédictin, et enfin son rôle de présence et pratiquement de consultante auprès des autorités coloniales et religieuses de la Nouvelle-France sont autant d’éléments qui témoignent d’une vitalité et d’une énergie productives à bien des points de vue. Avec Marie Guyart, le temporel et le spirituel sont des niveaux de réalités inséparables pour toute oraison qui émerge en elle et pour toute action qu’elle pose.

Plus nous avons eu l’occasion de travailler sur des extraits de bibliographie et sur des lettres de Marie de l’Incarnation, plus nous avons été frappés par la puissance évocatrice de ces textes sur les divers chercheurs. Une même lettre travaillée par dix personnes différentes donnait dix relectures originales, sans impression de répétition ni de redondance[1]. Ce que nous avons expérimenté en situation de travail, nous l’avons également vérifié en considérant la manière dont divers auteurs, de disciplines différentes, avaient traité de Marie de l’Incarnation. Il y a « un efficace de l’Esprit[2] » qui passe d’elle à chacun d’eux. Nous avons donc entrepris de mieux comprendre ce que nous avons appelé « L’histoire des traitements de Marie de l’Incarnation » afin de mettre en lumière ce qu’elle a suscité d’abord chez son fils Claude, et aussi chez les théologiens, les maîtres spirituels, les éducateurs, les historiens, les psychologues, les littéraires. Cela implique de faire un bilan de ce qui existe, et de dégager les apports spécifiques et les enjeux de ce qui est à notre disposition. C’est en bonne partie dans cette optique qu’a été pensé et organisé ce présent colloque de Tours.

Un des plus importants auteurs à s’être laissé surprendre par elle et à l’avoir remise à l’ordre du jour, au début de XXe siècle, fut Henri Bremond. Après avoir évoqué rapidement l’homme et son œuvre magistrale, je m’attarderai à ce qui l’a frappé chez Marie Guyard, en particulier au plan de son affirmation identitaire telle qu’elle se dégage de sa relation avec dom Raymond de Saint-Bernard, son confesseur, en 1635.

Qui est Henri Bremond?

Henri Bremond[3] est né à Aix-en-Provence le 31 juillet 1865. Étudiant au collège du Sacré-Cœur, il fut de 3ans l’aîné de Charles Maurras avec qui il eut des liens cordiaux avant que ceux-ci ne se transforment en une antipathie violente et réciproque. À 17 ans, il entra chez les Jésuites, à Sidmouth, en Angleterre. Il reviendra enseigner à Dole, à Moulins, à Saint-Étienne et à Villefranche-sur-Saône, au collège de Mongré, là où il eût pour élève Pierre Teilhard de Chardin.

Il fut ordonné prêtre en 1892.Dans les années qui suivirent, il se lia d’amitié avec Maurice Barrès, le baron de Hëgel, Maurice Blondel et George Tyrrell, ancien anglican converti et devenu lui-même jésuite avant d’être plus tard excommunié pour ses opinions modernistes. Son tempérament vif et non conformiste poussa Bremond à quitter la compagnie de Jésus en 1904. Il fut accueilli dans le diocèse d’Aix-en-Province par l’archevêque François de Bonnifay et il va consacrer son temps et ses énergies à ses travaux littéraires.

Vers 1909, il amorça la rédaction de l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France[4]. Son intention n’était pas de reproduire une histoire religieuse telle que cela se faisait, mais bien de plonger au cœur des auteurs étudiés pour mettre en lumière les sentiments profonds qui se révélaient à la lecture de leurs écrits. Bien qu’il eût l’intention de couvrir l’ensemble de la littérature religieuse du XVIe au XXe siècle, il ne pût dépasser le XVIIe siècle, ayant investi pratiquement tout son temps sur l’étude du jansénisme et de l’École française de spiritualité. Ses premiers tomes, publiés à compter de 1916 par la maison Bloud et Gay, de Paris, furent suffisamment bien reçus pour lui valoir d’être élu à l’Académie française le 19 avril 1923. Il mourut en 1933, à l’âge de 68 ans. Émile Goichot, grand spécialiste de Bremond, qu’il appelait « l’historien de la faim de Dieu », contribua de manière importante au projet d’une nouvelle édition de cette œuvre richement revue et annotée réalisée sous la direction de François Trémolières et publiée en 2006, à Grenoble, chez Jérôme Millon.

Dans son premier tome, Bremond explicite son objectif et sa méthode de travail. En avant-propos, il écrit que son corpus de travail est constitué des livres produits par des maîtres spirituels et des personnes reconnues pour la sainteté de leur vie : « ces livres religieux […] sont de deux sortes : il y a les biographies; il y a les traités didactiques. » En retenant ces deux classes d’ouvrages, précise-t-il, il évite d’isoler la doctrine d’une part et les exemples de vie de l’autre. Ce qu’il vise, c’est essentiellement de « mettre de l’avant la place et la dynamique de ce que son éditeur l’a amené à désigner le « sentiment religieux », ce mot étant entendu ici dans une dimension anthropologique globale, soit ce moteur intime de l’être humain qui fonde une attitude, laquelle prédispose à un comportement donné. Bremond se défend de faire œuvre de biographe, de panégyriste ou d’hagiographe, mais bien d’historien des âmes. Pour un tel historien, « Un geste, quel qu'il soit, pris en lui-même, n'a presque pas de sens à ses yeux, en tous cas, l'intéresse moins que les mille agitations qui ont précédé, que les ondulations indéfinies qui suivront. »

Comment donc cet historien des âmes a-t-il découvert Marie de l’Incarnation, et qu’a-t-il appris d’elle à travers ses écrits? Les réponses à ces questions se trouvent dans le sixième tome de son œuvre, intitulé : « La conquête mystique – Marie de l’Incarnation—Turba magna ». La partie réservée à Marie de l’Incarnation se subdivise en 5 chapitres, un sixième s’intéressant plus directement à son fils, Dom Claude et à son fidèle assistant, dom Martène.

  • Chapitre premier: Madame Martin
  • Chapitre II : La mère et le fils
  • Chapitre III : Les tentations de dom Claude et son mariage avec la divine Sagesse
  • Chapitre IV : Marie de l’Incarnation, d’après ses lettres et les témoins de sa vie
  • Chapitre V : La vie intense des mystiques d’après l’expérience et la doctrine de Marie de l’Incarnation
  • Chapitre VI : Dom Martin et dom Martène

 Où situer cette femme dans l’histoire du sentiment religieux?

D’entrée de jeu, Bremond expose sa rencontre avec cette femme. Une vingtaine d’année avant de se pencher sérieusement sur ses écrits, alors qu’il établissait provisoirement les grandes lignes de son projet, il lui semblait que celle-ci « devrait prendre place dans le chapitre — ou dans le volume — consacré à Jean de Bernières et à ses amis ». Cela s’explique en prenant en compte le fait que c’est ce normand, fondateur de l’Ermitage de Caen, qui avait provoqué la rencontre de Marie de l’Incarnation avec madame de la Peltrie, laquelle a rendu possible le départ missionnaire du printemps 1639.

Ces motifs, fondés sur une connaissance de son histoire extérieure, furent profondément ébranlés lorsqu’il s’est mis à l’étude de ses divers écrits. Il se demanda d’abord s’il ne serait pas plus pertinent de la relier à l’école du Père Louis Lallemant, puis il en vint à considérer qu’elle occupait une place bien à elle. Il écrit :

 « Un personnage de cette importance déborde, plus que d'autres, nos classifications, d'ailleurs toujours plus ou moins factices, nos cadres, trop étroits ou trop encombrés. Elle veut être étudiée séparément, et pour elle-même. Marie est vraiment notre Thérèse, comme on l'a dit avant Bossuet[5]; une Thérèse de chez nous, sans rien d'espagnol, de flamand, ni de germanique; tourangelle, française de tête et de cœur, jusqu'au bout des ongles[6]. »

 Prenant en considération son histoire personnelle à Tours et au Canada, ses nombreux écrits, d'une richesse et d'une limpidité merveilleuse, regroupés en divers écrits contenant ses correspondances, ses deux autobiographies et divers enseignements qui ont grandement servi à son fils, Claude Martin, en vue de le disposer à la vie mystique, il en conclut : « En faut-il davantage pour justifier la résolution que nous avons prise d'édifier à Marie de l'Incarnation une chapelle isolée, indépendante, où rien ne puisse nous distraire d'elle et de son fils ? [7] »

 La méthode de travail de Bremond consiste à prendre à bras le corps les écrits dont il dispose et à en faire émerger les traits de caractère et les sentiments qui sous-tendent les discours et manifestent les enjeux réels en deçà des apparences. Auteur à la fois passionné et rébarbatif au conformisme, il cherche à débusquer ce type de réalités chez les personnes qu’il analyse et n’a aucune retenue à prendre position et à s’investir personnellement dans l’interprétation des réalités appréhendées[8].

Bremond a résolu d’ériger une chapelle particulière à Marie Guyard parce qu’il a reconnu chez elle une existence particulière qui déborde des modèles établis. Il commence son chapitre IV en citer ce suave extrait dans lequel elle dit à son fils ce qu’elle a osé faire, en toute simplicité, pour répondre à un de ses souhaits. Nous sommes en octobre 1649, donc cela fait dix ans qu’elle a quitté la France. Claude lui a écrit qu’il n’a encore rencontré aucune des personnes qui auraient pu la voir depuis qu’elle est en ce pays. Ayant appris qu’un honnête jeune homme s’en retournait en France, elle écrit : « j’ai fait venir celui-ci, et j’ai levé mon voile devant lui, afin qu’il puisse vous dire qu’il m’a vue et qu’il m’a parlé[9] ». Bremond ne peut s’empêcher d’ajouter : « en faut-il davantage pour nous convaincre que cette religieuse est une vraie femme?[10] » Il y voit là, selon ses mots, «  l’expression d'une humanité — que ne puis-je dire d'une féminité! — […] charmante. D’un même trait il poursuit:

C'est du reste l'impression que nous donnent ses lettres. Il y a là une vivacité, un abandon, une liberté qui sont du monde plus que du couvent. Sauf quelques contaminations inévitables, Marie de l'Incarnation est restée ce qu'était Mme Martin. Elle n'a pas essayé de changer de voix, d'éteindre son originalité, de contrefaire le ton, les tours prévus, l'onction un peu fade d'une certaine littérature dévote. Son style n'a pas pris le voile.[11]

Quand Bremond aborde la question de la vocation missionnaire de Marie de l’Incarnation, ce qui retient son attention, ce ne sont pas les visions ou les interprétations spirituelles et théologiques d’une telle mission, mais bien la mise en perspective des rapports et des sentiments intimes vécus par les acteurs impliqués et qui ont fait que, en bout de ligne, les choses se passent.

Bremond a bien connu le monde de l’accompagnement spirituel, en particulier celui des jésuites, et celui des rapports entre les confesseurs et leurs dirigés. À une époque où l’obéissance, la soumission et l’humilité étaient des vertus occupant une place importante dans la formation spirituelle, le bouillant Bremond apparaît comme un pourfendeur de la soumission servile, aveugle, et de la dénégation des états d’âme. Suivons-le dans son traitement des rapports dont témoigne la correspondance entre Marie de l’Incarnation et dom Raymond.

Il présente d’emblée le contexte général où se passent les choses. Dom Raymond, qui du reste admirait fort sa dirigée, « se croyait tenu [pour l’humilier] à lui faire périodiquement des scènes violentes, où il la mettait au-dessous de tout ». Il s’agit là, commente Bremond, « d’une méthode assez en usage chez certains spirituels, mais qu'on a le droit de trouver ou inutilement cruelle, ou quelque peu ridicule[12]. »

 Face à cela poursuit-il, la novice, «  loin de se rebiffer, […] baissait la tête, à la grande admiration de ses biographes ». Prenant ses distances de cette attitude un peu béate, Bremond a une autre opinion : «  Pour moi, écrit-t-il, je soupçonne qu'elle ne prenait pas au tragique ces feintes colères, et que son maladroit croque-mitaine ne l'effrayait pas du tout. »

 Son jugement découle sa manière de lire et d’analyser les lettres échangées à l’époque où Marie a appris que son confesseur avait lui-même résolu de partir en mission pour le Canada, et où Marie de l’Incarnation avait également reconnu qu’elle était appelée à donner sa vie pour la mission au Canada. Dom Raymond lui répéta à diverses reprises qu'elle ne méritait pas l'honneur d'être choisie pour cette entreprise. Un jour même, il lui annonce qu'il envisage de partir sans elle. Elle lui répond :

 Vous parlez, mon très cher Père, de partir sans nous ! Celui qui a donné la ferveur à saint Laurent, nous en donnera autant... pour vous dire ce qu'il dit à son père saint Xyste, lorsqu'il allait au martyre... Ne laissez pas vos filles : avez-vous peur qu'elles souffrent ce que vous allez souffrir?[13]

 Comme il tenait bon, elle lui écrit encore :

 Je me sens encore poussée de vous prier de hâter l'affaire, et pour vous et pour nous, en sorte que nous ne nous séparions point. Ce n'est pas que nous osions présumer de pouvoir vous apporter du soulagement dans vos travaux, mais bien disposer nos courages à votre imitation... Nous ne nous voyons que comme de petits moucherons, mais nous nous sentons avoir assez de cœur pour voler avec les aigles du Roi des Saints. Si nous ne pouvons les suivre, ils nous porteront sur leurs ailes, comme les aigles naturels portent les petits oiseaux.[14]

 Bremond prévient ici le lecteur : « Ne vous arrêtez pas à la beauté de ces dernières lignes ; retenez seulement sa jolie façon, familière et caressante, de manier ce rude moine, qui, manifestement, l'intimide peu. Sous l'empreinte à peine visible du couvent, c'est encore la jeune veuve de M. Martin, habituée à regarder bien en face les clients, petits ou gros, de sa maison de commerce, et, quand il le faut, à leur tenir tête. »

 Bien sûr, Dom Raymond riposte et fait remarquer à sa dirigée que saint Xyste a suivi sa voie sans se soucier des suppliques de saint Laurent[15]. Loin de convaincre celle-ci de se soumettre sans mot dire, elle riposte. Bremond dispose le lecteur à lire ce passage en ces termes :

 « Que Dom Raymond n'essaie donc pas de raisonner en due forme ; elle aura le dernier mot :

Quant à ce que vous dites que saint Xyste ne laissa pas de passer outre, nonobstant le zèle que saint Laurent avait témoigné..., et que, puisque je me compare à ce saint lévite, vous pouvez bien vous mettre en la place de son évêque, et passer sans moi dans la Nouvelle-France, faites réflexion, mon révérend Père, que saint Xyste ne devança saint Laurent que de trois jours, après lesquels il fut facile au fils de suivre son père[16]

 En bon rhétoricien connaissant bien les figures de style et le jeu des arguments d’autorité, Bremond voit aller le confesseur qui riposte à Marie : « Battu sur ce point, il se retranche derrière l'Évangile, d'où il pense la confondre, en lui rappelant la présomption de saint Pierre. »

 Ici, l’ancien jésuite est complètement emporté par l’esquive de Marie. Il écrit :

« Hélas! Sa poudre est mouillée. On avait prévu cette vaine mousquetade, comme on l'en avertit avec une souriante malice, où des consciences plus contraintes auraient vu un péché véniel d'impertinence » :

 Mon très cher et révérend Père, j'étais fort étonnée que vous ne m'eussiez point encore parlé de saint Pierre, et je n'attendais que l'heure où vous le feriez[17]. »

 L’érudit de la littérature glisse ici la petite incise : « Mme du Deffand n'aurait pas mieux dit ». Disons seulement, pour mettre en perspective le non conformisme de Bremond, que cette madame du Deffand, contemporaine de Marie de l’Incarnation, est célèbre par sa beauté et son esprit, et d’une moral peu sévère aux antipodes de celle de Marie. Toutefois, sans insister sur cette répartie, Bremond revient immédiatement au texte de Marie en soulignant la gravité de l’enjeu :

 Je vous avoue... que la défiance que j'ai de moi-même... me fait souvent appréhender ce que vous dites. Quand je me regarde dans ce point de vue, je tâche d'entrer dans les dispositions que vous me proposez, m'abandonnant entre les mains de celui qui peut me donner la solidité de son esprit et apaiser l'impétuosité du mien...[18]

 Cet aveu relatif à la méfiance qu’elle a envers elle-même n’est toutefois qu’un préambule à son argumentation décisive :

 Mais dites-moi, mon révérend Père, voudriez-vous que je vous célasse ce que je sens dans mon intérieur? N'ai-je pas coutume de traiter avec vous dans toute la candeur possible? L'expérience que vous avez de l'esprit qui me conduit ne vous est-elle pas assez connue, pour souffrir que je n'aie point de réserve à votre égard? Le rebut (quelque autre scène[19]), que vous me fîtes, il y a quelque temps, me fit pencher à être plus réservée à vous déclarer mes dispositions; mais je me suis aperçue que Dieu veut peut-être que j'achève mes jours, comme je les ai commencés, sous la conduite d'un si bon Père. Mortifiez-moi donc tant qu'il vous plaira, je ne cesserai point de vous déclarer les sentiments que Dieu me donne, ni de les exposer à votre jugement. […] Au reste, je vous crois si plein de charité que je m'assure que vous faites plus pour nous que vous ne dites[20].

 Retraduisant en ses mots ce qu’il vient de lire, Bremond explique au lecteur du XXe siècle ce qu’elle est entrain de dire: « C'est-à-dire que, prenant très au sérieux la vocation qui me pousse au Canada, vous en préparez le succès, au moment même où vous me répétez que je suis une orgueilleuse, une folle de viser si haut. »

 Marie termine cette lettre du 6 mai en demandant à son confesseur de faire au plus tôt ce qui est à faire, au risque que leurs cœurs soient tout consommés avant même de n’arriver en Canada. Et si nous sommes si pressées, conclut-elle, « vous ne nous sauriez condamner sans condamner celui qui m'apprend qu'il n'y a que les violents qui ravissent le ciel[21] ».

 Cette impétuosité du discours n’échappe pas à Bremond qui perçoit qu’ « Il y a là-dessous un piquant mystère que nous devons deviner entre les lignes. Des deux correspondants, demande-t-il, l'aigle n'est-il pas celui qui se dit petit oiseau ? » Il s’explique :

 En vérité, Dom Raymond n'était pas de force à réaliser son vague projet de convertir le Canada, en compagnie de Marie et de quelques autres ursulines. Dès qu'il fallait en venir à l'exécution, s'entendre avec les ministres, se procurer les sommes nécessaires, trouver un bateau, le saint homme ne savait plus de quel côté se tourner. Aussi Marie eut-elle bientôt compris que c'était à elle de prendre le gouvernail, sous peine de s'éterniser dans le port. Plus intrépide et plus pratique, elle s'abouche avec les jésuites de là-bas et leur offre son concours.

 On sait que finalement, Dom Raymond et son compagnon ne partiront jamais pour le Canada, et qu’Il faudra encore trois années pour que Marie et ses compagnes partent pour cette mission, trois années qui, selon Bremond, pourront permettre au confesseur « d’achever l'œuvre principale de sa vie, je veux dire la sanctification de Marie. Trop vieux du reste, et têtu pour changer de manière, il la mortifie de plus belle. »

 Bremond va conclure cette partie de son analyse en évoquant encore une fois de quelle manière subtile Marie écrit à son confesseur, deux années plus tard, pour lui exprimer à la fois son attachement fidèle sans toutefois renier ses convictions profondes. Face à la distance qu’il semble avoir pris un jour, laissant croire qu’il s’agissait d’une séparation définitive, elle lui écrit : « Quand cela serait que [vous me disiez un adieu pour toujours, vous n'avanceriez rien, car je vous trouverais partout où je trouve Jésus-Christ, et, par revanche de ce que vous ne me dites rien, je lui parlerai de vous. Est-ce que vous garderez le silence jusqu’à ce que nous allions vous voir, ou que nous ayons le bonheur de vous voir ici? Ce dernier étant plus aisé, venez au plus tôt, et faites une bonne provision de temps. Il n'y a personne ici qui n'ait quelque chose à vous dire, mais il me faut au moins huit jours pour moi seule[22]. »

 Devant ce texte, Bremond écrit : « Comme elle le connaît bien! Comme elle sait le prendre, le tourner et le retourner! Avec quelle délicatesse déférente elle joue de lui, commençant par lui faire croire qu'en vérité il lui a fait peur, puis le défiant de ne plus l'aimer. » Il termine par ces propos :

 Finissons par la plus exquise gentillesse. Les jésuites la tiennent déjà, et Dom Raymond a, j'espère, le cœur trop noble pour leur en vouloir. Il faut néanmoins qu'il sache qu'une fois sous leur direction, ils la traiteront, mortifieront, rudoieront comme il a fait lui-même ; qu'elle trouvera là-bas d'autres Dom Raymond. Il cite ce dernier extrait de Marie:

 « Nous avons reçu des nouvelles du paradis terrestre des Hurons et du Canada. Le R. P. Le Jeune a écrit à notre Mère et à moi... Pour mon regard, il ne me parle en aucune manière du Canada, mais il me fait une grande lettre aussi humiliante que la première. N'est-ce pas là un bon Père? C'EST UN AUTRE VOUS-MÊME A MON ÉGARD; il m'oblige infiniment; car je vois par là qu'il me veut du bien, et que, si j'étais auprès de lui, il me traiterait à VOTRE GRÉ [23]».

 Au terme de ce bout de chemin en compagnie de Bremond, on peut se demander si on connaît mieux Marie ou si en réalité on ne connaît pas mieux Bremond. Néanmoins, le traitement proposé par Bremond dans son histoire littéraire a plusieurs vertus : Il fait sortir Marie de l’oubli ou de l’indifférence, il bouscule des préjugés au regard des sœurs et des mystiques, il ouvre la voie à des analyses qui échappent à une littérature pieuse et béate. Sa posture de départ, axée sur l’analyse du sentiment religieux, a trouvé de la matière féconde dans les écrits de Marie de l’Incarnation, démontrant par là leurs possibilités heuristiques pour le lecteur qui les approche avec méthode. Ils sont bien autre chose que de simples écrits anciens et dépassés.



[1] À titre d’exemples, voir l’ouvrage : Raymond Brodeur, dir., Marie de l’Incarnation. Entre mère et fils, le dialogue des vocations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000.

[2] « Lettre du 29 novembre 1635 », Guy-Marie Oury, Correspondance, Éditions de l’Abbaye Saint-Pierre, Solesmes, 1971, p. 55.

[3] Informations tirées de http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Bremond consulté le 8 avril 2013. Pour des informations plus consistantes, voir l’article consacré à Bremond dans Marcel, Villier, dir., Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, doctrine et histoire, Paris, Beauchesne.

[4] Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours, Paris : Bloud et Gay, 1916-

[5]. Claude Martin écrit en 1677 : « Un grand personnage... disait que notre mère est une seconde sainte Thérèse, et qu'on la peut appeler la sainte Thérèse du nouveau monde. » Bossuet reprend le mot, dans ses États d'Oraison, et après avoir lu le livre de Dom Claude

[6] Bremond, Histoire…Tome VI, p. 9.

[7] Dans une perspective plus spirituelle, le théologien Hermann Giguère en vient à la même conclusion en disant : « Le silence et l'oubli où elle fut si longtemps tenue n'avouent-ils pas une situation "hors-école"? Elle a cherché sa voie et s'est toujours remise à l'action de Dieu, ne s'attachant qu'à sa présence, toujours parfaitement libre de saisir son bien où il le lui présentait. Cours HISTOIRE DE LA SPIRITUALITÉ MODERNE ET CONTEMPORAINE, consulté en ligne le 10 avril 2013.

[8]Par exemple, à propos de toutes les tractations qui ont eu lieu entre Marie, son confesseur, la supérieure du Monastère des Ursulines de Tours et l’évêque de Tours, concernant son entrée au Monastère et sa séparation d’avec son fils, Bremond, comme bien d’autres, en vient à se demander si cela avait été la bonne décision à prendre, et surtout, qu’est-ce que lui, Bremond, aurait fait s’il s’était retrouvé en situation de direction spirituelle. Il écrit : « A tel jour, à telle heure, tentée de se dire à elle-même, de dire à son fils : Ah! Si j'avais su! je crois, que Marie de l'Incarnation eût répondu fermement: Je le ferais encore, si j'avais à le faire ; mais je crois aussi que, tôt ou tard, peut-être plus tard que plus tôt, elle a réalisé aussi vivement que n'importe lequel d'entre nous, et avec une sorte d'horreur, la redoutable complexité d'un pareil cas de conscience. Si la solution pratique eût dépendu de nous, qu'eussions-nous fait? À chaque prêtre de répondre. Pour moi, préférant un devoir clair à un devoir obscur, il me semble que je lui aurais défendu d'abandonner son fils ; mais, ce faisant, il me semble aussi que j'aurais senti peser sur moi l'antique menace: Maudit celui qui ramène les choses de Dieu à la mesure de l'homme ; maudit, qui sacrifie les inspirations célestes aux troubles sommations de la chair : maledictus homo qui confidit in homme, et ponit carnem brachium suum(Jr 17, 5).Ibid, p. 70-71.

[9] Lettre CXXIV du 23 octobre 1649, p. 384.

[10] (1) Bremond poursuit en écrivant : « Autre passage d'une humanité — que ne puis-je dire d'une féminine! — presque aussi charmante : «  Vous me demandez si nous nous verrons encore en ce monde. Je ne le sais pas, mais Dieu est si bon que, si son nom en doit être glorifié, que ce soit pour le bien de votre âme et de la mienne, il fera que cela soit. Laissons-le faire. Je ne le voudrais pas moins que vous, mais je ne veux rien vouloir qu'en lui... Je vous vois tous les jours en lui, et lorsque je suis à Matines, le soir, je pense que vous y êtes aussi ; car nous sommes au chœur jusqu'à huit heures et demie,... et, comme vous avez le jour cinq heures plus tôt que nous, il semble que nous nous trouvons ensemble à chanter les louanges de Dieu. » Lettres LXVIII du 1er septembre 1643, p. 187.

[11] Histoire…Tome VI, p. 105.

[12] Dans le développement qui suit, nous suivons Bremond dans son chapitre IV du Tome VI de L’Histoire littéraire…

[13] Lettre XIV du 19 avril 1635, p. 33.

[14] Lettre du 3 mai 1635, p. 40.

[15] Les protagonistes réfèrent ici à l’épisode de Saint Xyste (ou saint Sixte), évêque de Rome au 2e siècle, qui fut conduit au martyr, et qui répondait à son diacre, saint Laurent, que ce n’était pas encore son heure de le suivre au martyr.

[16] Lettre XVI du 3 mai 1635, p. 40.

[17] Lettre du 6 mai 1635, p. 45

[18] Ibidem

[19] Incise mise par Bremond.

[20] Lettre du 6 mai 1635, p. 45

[21] Lettre XVII du 6 mai 1637, p. 46.

[22] Lettre XXVII, 19 mars 1637, p. 62.

[23] Lettre XXX, fin de l’année 1638. P. 67