Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

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marie do fouquerayLA RELATION de MARIE GUYARD  à  SON FILS :

un engendrement réciproque.

Conférence du lundi 13 Mai 2013 Tours

Marie-Dominique Fouqueray, psychiatre et docteur en médecine, praticienne[1]

Introduction

La relation de Marie Guyard à son fils, Claude, fait l’objet d’une controverse. En effet, l’ursuline tourangelle du XVIIe siècle  est présentée, à la fois, comme une grande mystique et une mauvaise mère «  la preuve étant apportée par l’abandon qu’elle fit de son fils pour entrer au couvent alors qu’il avait 11 ans. » En réalité, Marie  a su inventer pour son enfant, dans sa situation monoparentale, une éducation réussie, car structurée et structurante et cela au cœur même d’une vie mystique intense. Selon quel processus Marie Guyard a-t-elle engendré son fils, et de quelle manière, ce dernier a-t-il permis, à son tour, l’engendrement de sa mère ?

Bref rappel  historique :

2       dates : 

  •      28 Octobre 1599 naissance de Marie Guyard
  • 30 Avril 1672 mort de mère Marie de l’Incarnation

      2   villes :  -     Tours où Marie est née et a vécu pendant 39 ans ( jusqu’en 1639)

-     Québec où Marie de incarnation arrivée le 1er Août 1639 et  a vécu pendant trente-trois ans jusqu’à sa mort, en 1672.

2       pays :     la France et la Nouvelle France

3       noms :

- Marie Guyard (par sa naissance  le 28 Octobre 1599)

- Marie Martin ( par son mariage à 17 ans en 1617)

(naissance de son fils le 2 Avril 1619 et mort de son époux  (Octobre 1619)

- Marie de l’incarnation (religieuse ursuline à 32 ans en 1631)

      Une longue vie qui se déroule des bords de Loire aux rives du  Saint Laurent comme un long fleuve au cours sinueux semé de méandres.

  1. L’engendrement de la relationde Marie Guyard à son fils se fonde sur la relation de Marie à ses parents
  2. Marie est née de Florent Guyard (maitre boulanger ) et de Jeanne Michelet. Elle est la quatrième d’une fratrie de huit enfants. Elle a un caractère enjoué, vivant et généreux, porté en même temps à l’intériorité.

La vie spirituelle qu’elle a reçue au départ dans le terreau familial, Marie se l’approprie, particulièrement à partir de l’âge de 7 ans à l’occasion d’un songe fondateur auquel elle se réfèrera toute sa vie.

« Une nuit en mon sommeil…j’étais dans la cour d’une école champêtre …ayant les yeux levés vers le ciel, je le vis ouvert, et notre Seigneur Jésus-Christ, en sortir…et qui , par l’air, venait à moi…, mon cœur se sentit tout embrasé de son amour. Lui avec un visage plein d’une douceur… indicible…m’embrassant …amoureusement, me dit : »Voulez-vous être à moi ? ». Je lui répondis Oui. A mon réveil, mon cœur fut si ravi…de cette faveur que je la racontais naïvement à tous ceux qui me voulaient écouter. » (J.II, 160-161)[2].

Cette première expérience sera suivie par de nouvelles. Mais, dès ce moment, l’effet produit par cette « visitation » fut, une « pente au Bien », un esprit d’oraison, un comportement respectueux d'autrui « Le Bien que je voyais », dit-elle, « je le faisais … sans me faire violence parce que la douceur de cet attrait m’était incomparablement suave. » (J.II, 162).

Mais il y a un secret qu’elle ne connait pas : c’est la façon dont va s’incarner son « OUI » au Jésus de son rêve. Ce secret se dévoilera, étape par étape, au long d’un parcours, caractérisé par des méandres jalonnant le cours sinueux du fleuve de sa vie. En effet, sa trajectoire semble l’éloigner durablement de son appel initial, et, cependant, elle est entièrement conduite par une mystérieuse force en elle, dans un cheminement progressif vers sa vocation.

1) Premier méandre dans le fleuve de son cheminement personnel : sa vocation religieuse contrariée

Habitée durablement par ce songe, rien d’étonnant à ce que Marie ait désiré devenir religieuse :  « Dès l’âge de quatorze ou quinze ans, j’avais une très forte vocation à la religion », écrit-elle ans une de ses lettres (C.837)[3]. A quinze ans, elle s’en ouvre à ses parents. Elle connaissait le monastère des Bénédictines de Beaumont et elle demande à y entrer. Mais, ses parents pensent qu’elle n’est pas faite pour le couvent et ils ne donnent pas suite.

« J’ai cru, depuis, » expliquera, plus tard Marie à son fils, « que ma mère … me voyait d’une humeur gaie et agréable qu’elle estimait, peut-être, incompatible avec la vertu de religion. L’affaire… en demeura là, et, moi qui étais fort craintive, je n’osais insister, sinon que j’exposais simplement mon désir…Je me laissais conduire à l’aveugle par mes parents. » (V, 11)[4]

Pour Marie,  l’autorité de ses parents représente, aussi, la volonté de Dieu. Elle se soumet à leur décision. Le paradoxe dans cette situation, c’est que Dieu l’appelle à se consacrer à Lui dans la vie religieuse et que le choix de ses parents (expression terrestre du vouloir de Dieu) lui  interdit ce chemin.

Une porte se ferme. Cependant,  Marie ne vit pas un effondrement de son moi profond qui ne peut se réaliser à ce moment-là de son existence. Elle accepte  le réel, même si celui-ci lui est contraire, en ne tombant pas dans le piège du « tout tout de suite », caractéristique de l’immaturité infantile. Sa vie continue, sans tristesse, ni rébellion,  avec toutes les apparences d’une adolescence équilibrée.

Plus tard, elle écrira, au sujet de cet obstacle à sa vocation :

« Il m’est évident que la bonté de Dieu ne me voulait pas là, ni, pour lors, en quelque religion que ce fût, eu égard à tout ce qui m’est arrivé depuis, dans le cours du temps, de sa divine providence sur moi » (V, 11).

2) Deuxième méandre dans le fleuve de son engendrement : son mariage arrangé.

A nouveau, l’autorité parentale s’exerce lors des noces de Marie, âgée de 17 ans, avec Claude Martin, maître en soierie.

   «  En effet, sous Louis XIII, une jeune fille n’a pas à discuter la volonté de ses parents. L’autorité paternelle fait loi, et personne ne la juge tyrannique » (D.Cl. M. 10).

La jeune fille ne sent pourtant nullement attirée par la vie conjugale, selon ce qu’elle écrit plus tard :

« Je vous l’avoue que si j’eusse eu une direction spirituelle, je n’aurais jamais consenti (au mariage) » (V, 11)

En effet, elle  voyait cet état « entièrement contraire à la vie de recueillement où elle se sentait attirée. » (V, 9)

Cependant, « elle y consentit…par une crainte respectueuse qu’elle avait toujours eue pour ses parents et qui l’avait portée à leur obéir en toutes choses, comme à Dieu même. » (V.9)

Sans révolte, sans dépression, Marie reste unifiée intérieurement, grâce à son consentement à la réalité, et elle trouve une bonne adaptation à son nouvel état de vie. Elle accueille bien son rôle d’épouse et, en accord avec son mari, elle préserve sa vie intérieure orientée vers Dieu.

A ce sujet, elle écrira, par la suite, à son fils Claude :

« Votre père était si bon qu’il me permettait toutes mes dévotions auxquelles même il avait de la complaisance » (J.II, 482)

Et Claude ajoute :

« Elle aimait son mari car il avait toutes les qualités de corps et d’esprit que l’on eût pu désirer dans un homme. » (V, 15)

Pourtant, à cette étape de son existence, des épreuves variées surgissent, qu’elle nomme : « ses croix ».

En effet, « Une certaine femme lui suscita, et à son mari aussi toutes les persécutions …dont elle se put aviser et elle y réussit si bien qu’elle fut enfin l’instrument dont Dieu se servit pour les dépouiller de tous leurs biens » (V, 638)

Celui qui en était involontairement responsable, c’était : « son mari même ( qui) y avait donné occasion quoiqu’innocemment, et sans dessein de ce qui arriva. » (V, 11)

Jalousie ? Vengeance ? Mélancolie ? Position victimaire et agressivité ?

Rien de cela ne se manifeste en Marie, à l’occasion de ces adversités.

Au contraire, « avec une très grande patience et douceur » elle assume la réalité, pardonnant à son mari, et allant jusqu’à sauver sa rivale du suicide.

3) Troisième  méandre dans le fleuve de son engendrement: la maternité

Marie donne naissance, le 2 Avril 1619, à un fils prénommé Claude. La réalisation de sa vocation religieuse semble, alors,  s’éloigner définitivement.

Dès la certitude de la grossesse, elle en ressent une joie profonde :

« Il est certain, vous n’étiez pas encore au monde… que je souhaitais pour vous tous les trésors de Jésus Christ. Mon cœur en ressentait des mouvements si puissants que je ne les puis exprimer (C, 131). »

(L’accueil heureux de sa maternité semble confirmer que Marie a accepté complètement cette voie du mariage, choisie, pour elle, par d’autres.

Accepté complètement ?

Consciemment certes ! Mais, inconsciemment, que se joue-t-il  à son insu ?

L’enfant qu’elle porte n’est-il pas un prolongement d’elle-même ? La grossesse est une période particulière où la femme peut revivre, plus ou moins consciemment les étapes difficiles de sa propre existence. A cette occasion, une résurgence de sa vocation contrariée, projetée sur son fils, semble apparaitre, dans ce qu’elle écrira plus tard :

« La seule vocation que j’ai eue en cette condition (des croix du mariage) a été de vous avoir donné à Dieu avant que vous fussiez au monde » (V, 12). « Vous n’aviez pas encore vu le jour que mon ambition pour vous était que vous fussiez serviteur de Jésus Christ, et tout dévoué à ses divins conseils aux dépens de votre vie et de la mienne. » (C, 658).

Claude a-t-il été enfermé, dès le départ, dans le projet de sa mère, et freiné dans l’accès à son propre désir ?)

Les six premiers mois de la vie de l’enfant se déroulent normalement, jusqu’au décès brutal de son père Claude Martin.

Pour Marie, l’épreuve du deuil se vit dans une grande tristesse qu’elle décrit ainsi :

«  J’avais pour lors 19 ans, auquel temps, Notre Seigneur fit une séparation, appelant à soi la personne à laquelle, par sa permission, j’avais été liée. » (V, 23)

« J’aimais beaucoup votre Père et la perte que j’en fis me fût sensible. » (V, 25),car, « Il était homme de bien et craignant Dieu ».(V, 12) écrira-t-elle à son fils.

Par cette mort, qui les atteint tous les deux, la relation naissante de Marie à son fils se trouve modifiée.

A la mort de son époux, à l’automne 1619, Marie a 19 ans et son fils six mois. La jeune femme doit régler la faillite et la liquidation de l’atelier de soierie. Pour faire face aux procès engagés, et au remboursement des créances, Marie déploie une activité inlassable et fait preuve d’une habileté et d’un savoir-faire, qui confondent les gens du métier :

Intelligence, combativité, détermination, compétence sont les qualités qui lui sont alors reconnues par tous.

Pour le bébé, la séparation paternelle, brutale et définitive, se double d’une séparation maternelle provisoire, par l’obligation de mettre l’enfant en nourrice, jusqu’à l’âge de deux ans.

Cependant, Marie n’est pas dans la disposition de cœur d’une mère abandonnante , car chaque fois que « la jeune mère en trouvait l’occasion, elle courait à la campagne voir ce que devenait son garçon » «  En effet, sous Louis XIII, une jeune fille n’a pas à discuter la volonté de ses parents. L’autorité paternelle fait loi, et personne ne la juge tyrannique » (D.Cl. M. 10).

Et celui-ci ne parait pas avoir eu de traumatisme majeur, puisqu’il survit dans une ville, et à une époque, où la mortalité infantile est importante.

Marie, relisant les  évènements de sa vie,  voit dans toutes ces épreuves le doigt de Dieu. Elle écrit, en effet à son fils :

« Sa divine bonté, permit que, pendant l’espace de deux ans, j’eus de grandes croix à supporter. Mais il fallait que je fusse engagée dans les croix du mariage »…  « je crois et j’ai toujours cru que je n’y avais été engagée qu’afin de servir au dessein que Dieu avait de vous mettre au monde. » (J.II, 482)

4 ) Engendrée à elle-même  au cours des événements successifs de sa vie, Marie Guyard devient, à son tour, source d’engendrement pour son fils Claude, certes dans la chair, mais aussi dans l’esprit  grâce à son talent novateur d’éducatrice dans trois domaines: le langage, le toucher et la distanciation.

La relation maternelle de Marie à son fils se déploie lorsqu’elle reprend Claude à l’âge de deux ans, en 1621,  jusqu’à ce qu’il atteigne l’âge de 11 ans en 1631.

« A peine eût-il atteint l’âge de deux ans, qu’elle le fit venir auprès d’elle pour lui donner les premiers plis de la vertu et lui faire prendre de bonnes habitudes, lorsque la nature était toute tendre et qu’elle n’avait pu encore contacter de mauvaises. » (V, 35)

Mais déjà se profile une nouvelle forme de séparation.

En effet, un an plus tard, sa sœur Claude et son beau-frère Paul Buisson, qui ont une importante affaire de messageries, font appel à elle « pour les aider à porter ce fardeau ». (V, 37)

Marie est tentée de se dérober.

«  La proposition qu’on m’en fit me parut, d’abord, si contraire à mon dessein, que je n’osai y penser. Mais, enfin, je m’y accordai, pourvu qu’on me laissât libre de mes dévotions. Car, je faisais ce sacrifice, de mon plein gré, et pour rendre une charitable assistance à ma sœur. Notre Seigneur voulût me montrer que c’est lui qui m’avait engagé à cela ». (V, 37)

Séparation toute relative, cependant, puisque la mère retrouve chaque soir son enfant et le visite dans le courant de la journée. Au cœur de ce travail, Marie veille elle-même à l’éducation de son enfant. Ce que son sens pédagogique lui fait , alors élaborer, sans aucun modèle préexistant, a été présenté souvent d’une manière négative, comme une éducation inhumaine. Or, celle-ci se révèle novatrice, particulièrement sous trois aspects : le langage et le toucher et la distanciation.

Le langage

Au XVIIe siècle, l’enfant n’a pas d’existence propre. Or, Marie innove, en ce sens qu’elle parle à son fils, en s’adressant à lui comme à une personne.

« Ce fils…encore tout ravi lorsqu’il rappelle en sa mémoire les impressions saintes et les instructions salutaires qu’elle lui donnait. » (V, 36)

L’intuition de Marie devance les découvertes de la psychologie du XXe siècle, lesquelles affirment que « dès sa conception, l’être humain est un être de langage (Dolto, 178), un « sujet parlant ou parlêtre » ( Lacan).

Françoise Dolto souligne l’importance de parler vrai à un enfant, dès avant la naissance, comme à un interlocuteur égal à soi. En expliquant à celui-ci tout ce qui le concerne, il est ainsi, préparé à affronter les moments difficiles de la vie, et , en particulier, les moments de séparation.

«  Une mère doit toujours parler à son enfant, car la parole reste quand celle  qui l’a prononcée a disparu » (Dolto, 180).

Ce qui éclaire d’une façon nouvelle l’insistance de Claude envers sa mère, pour obtenir qu’elle lui livre le secret dont elle vivait : Les ECRITS de Marie sont, pour lui, une PAROLE qui demeure et perdure à travers le temps.

Pour Marie, le recours au langage est le prolongement d’une réalité familiale dont l’exemple lui a été donné par sa mère :

« Je l’entendais parler à Notre Seigneur de ses enfants et de toutes ses petites nécessités…Vous ne croiriez pas combien cela a fait impression dans mon esprit ». (C, 235-236) écrit-elle à une de ses sœurs.

Tout naturellement, Marie est entrée, elle aussi, dans un dialogue avec Dieu dès son enfance. Ce qu’elle décrit ainsi : « dans quelques occasions, dans mes petits besoins, je me sentais attirée d’en traiter avec Notre Seigneur ce que je faisais avec une si grande simplicité, ne me pouvant imaginer qu’il eût voulu refuser ce qu’on lui demandait humblement. » (JII, 162)

A la suite de son veuvage, et à partir de ses expériences mystiques avec celui que son cœur amoureux considère comme son Epoux divin, cette habitude s’amplifie.

Et la relation à son enfant va se vivre sur les mêmes bases de proximité du cœur et de confiance.

Le Toucher

Novatrice par la place de la parole dans l’éducation de son fils, Marie l’est également sur un autre point : la suppression du toucher.

Au XVIIe siècle, l’affection manifestée aux enfants dégénère souvent en «  mignotage ». Marie se situe tout autrement. C’est Claude lui-même qui l’écrit :

« Depuis l’âge de deux ans, elle ne lui fit aucune caresse et ne permettait pas  qu’il lui en fit, mais elle se comportait envers lui avec une  douce gravité, et lui, de même, à son endroit » (V, 178). « Elle avait pour lui un amour très sensible et la seule bonté de son naturel au regard de tout le monde faisait assez connaître quels pouvaient être ses sentiments maternels à l’endroit de son propre fils… » (V, 171)

« Ce qui »confie Claude « me semble rare dans une mère, et ce qui m’a toujours donné de l’étonnement, jusqu’à  ce que j’en ai appris la cause…qui montre une sagesse toute extraordinaire : à savoir que, dans le dessein qu’elle avait de le quitter un jour en se donnant à Dieu…il ne serait point élevé dans les tendresses et les sensibilités des enfants » afin qu’ « il fût moins touché quand le jour de la séparation serait venu ». (V, 178)

En outre, Marie se démarque, aussi, par rapport aux habitudes de son temps en ce sens qu’elle n’use pas  de châtiments corporels.

De même que « elle ne lui faisait point de caresses, aussi ne lui fit-elle jamais de mauvais traitement… » ( V, 178) ajoute Claude.

Si Marie a certainement contacté physiquement son enfant naissant jusqu’à l’âge de six mois, (date de la mise en nourrice), ce renoncement à le toucher, quand elle le reprend à l’âge de deux ans, repose sur des raisons conscientes que Claude a, lui-même, analysées et apparemment bien intégrées, puisqu’il explique :

« son amour (pour Dieu) lui avait déjà fait trouver l’invention de garder dans le siècle (le vœu) de chasteté d’une manière toute nouvelle et extrêmement difficile » (V, 170)

En effet, Dieu prend de plus en plus la première place dans l’existence de la jeune femme qui organise, désormais, sa vie en fonction de cet amour.

Le vœu de perpétuelle chasteté (qu’elle prononce secrètement devant son confesseur, Dom François, à la fin de l’année 1620, à l’âge de 21 ans) modifie la relation de la mère à l’enfant et il pousse Marie à inaugurer une attitude éducative singulière, sans contact physique, lorsqu’elle reprend Claude, une fois le sevrage nourricier achevé. Elle met en place des interdits, ce qui la protège du risque d’une relation incestueuse, surtout pour une mère élevant  seule son fils.

Celui-ci, en effet, est un « homme en chemin, avec tous les émois d’une sensualité diffuse et très intense, à partir de trois ou quatre ans. Si le corps à corps mère-enfant est indispensable pour le bébé, un temps vient où cela doit cesser : c’est un sevrage aussi important que celui du biberon » (Dolto 29)

Ainsi, Marie conduit son fils à passer du principe de plaisir, au principe de réalité (passage caractérisant, selon Freud, la réussite d’une véritable éducation).

Parmi les écueils d’une relation mère-fils, (outre le risque d’une relation incestueuse du côté parental), se présente, pour l’enfant, l’éventualité de traverser le complexe d’Œdipe.

Comment se joue la triangulation dans cette famille monoparentale ?

En effet, Claude a un attachement plein d’admiration pour sa mère, d’autant plus que la place du père est vacante. Ce père décédé n’est cependant pas occulté.

Pour son fils, il reste présent, à travers la parole de la mère, qui le nomme avec ses qualités : « Votre père était si bon…il était un homme de bien et craignant Dieu » (JII, 482-483)

Il n’y a donc  pas de forclusion du nom du père. Celui-ci, en effet, bien qu’absent physiquement, vit dans le cœur de l’enfant de façon symbolique, ce qui le structure psychiquement.

Cependant, Marie et Claude vivent un face à face avec le risque d’une relation en miroir, source d’une dépendance réciproque (phénomène accentué par le choix du prénom du fils identique à celui du père).

Pour sortir de ce piège, « l’enfant a besoin de sentir que la mère  a un élu plus important que lui » (Dolto, 30) et qu’il ne pourra jamais prendre sa place.

Pour Marie, qui est veuve, cet élu, quel est-il ?

Invisible aux yeux  de Claude, mais bien présent à l’âme de Marie, cet Elu, c’est Dieu lui-même, qu’elle appelle « son Suradorable Epoux ».

Il y a donc triangulation, bien qu’elle soit d’une nature très particulière, mais qui prépare déjà l’enfant à vivre progressivement la séparation , chemin de maturation.

La distanciation

Déjà, une forme de distanciation s’opère entre eux, lorsque Marie et son fils quittent la paisible maison du grand-père Guyard, devenu veuf, pour résider chez les Buisson, sur le lieu même du travail de Marie.

L’enfant a cinq ans. Le voici plongé dans l’univers animé, coloré et bruyant qu’est l’entreprise de messageries de son oncle, « avec son personnel nombreux et rude : rouliers, charretiers, garçons d’écurie, débardeurs, mariniers au vocabulaire sonore et imagé…grands gars braves et pas méchants, mais facilement pris de vin ». (D.Cl.M. 17)

Des influences, autres que celle de sa mère, s’exercent alors sur lui, brisant le cercle du milieu initial protégé, l’ouvrant à d’autres réalités et introduisant une distance nouvelle dans la relation mère-fils.

Pendant presque dix ans, Marie œuvre au service de Paul Buisson, assumant dans l’entreprise les fonctions les plus variées, tout en approfondissant son intimité spirituelle avec Dieu et en veillant de son mieux à l’éducation de son fils.

Ces années préparent l’enfant à une séparation plus radicale.

Ce jour approche. Claude est dans sa douzième année.

L’année 1631 commence, et l’heure est venue, pour Marie, de répondre à sa vocation religieuse en attente depuis si longtemps.

L’appel de Dieu se fait pressant,  impérieux : « La voix intérieure qui me suivait partout me frappait continuellement les oreilles du cœur, et s’opposait à celle de la nature et du sang :

« Hâte-toi, il est temps, il ne fait plus bon pour toi dans le monde ». (V, 169)

Par ailleurs, Dom Raymond de Saint Bernard  (le directeur  spirituel de Marie), Mère Françoise de Saint Bernard (la prieure des Ursulines), et l’archevêque lui-même, Monseigneur Bertrand d’Eschaux, « après avoir longuement  éprouvé sa vocation, ont jugé qu’elle pouvait, qu’elle devait la réaliser en conscience, les uns et les autres étant bien résolus à veiller sur son fils, et à ne le laisser manquer de rien ». (D.Cl.M, 19 et 20)

La date de son entrée au couvent a été fixée au 25 Janvier 1631. Mais l’enfant l’ignore.

En même temps que ces événements extérieurs s’organisent, Marie vit un véritable conflit intérieur : « Je ne laissais point de biens en entrant en religion, mais selon mes sentiments intérieurs, je pensais plus laisser en quittant mon fils, que j’aimais beaucoup, que si j’eusse quitté toutes les possessions imaginables…Il y avait bien dix ans que je mortifiais, ne permettant pas qu’il me fît aucune caresse, comme de mon côté je ne lui en faisais point, afin qu’il n’eût aucune attache à moi, lorsque Notre Seigneur m’ordonnerait de la quitter ». (V, 175)

Elle est partagée entre son amour maternel, et crucifiée à la perspective de quitter son fils, et son désir d’obéir à la volonté de Dieu sur elle :

« En ce dessein…je ne voulais en aucune façon me rechercher, mais lui obéir en tout…je lui disais qu’il ne permit pas que je commisse une faute en quittant cet enfant s’il ne voulait pas que je quittasse ; mais aussi que, si c’était sa volonté, je passerai par-dessus toutes les raisons humaines pour SON AMOUR ». (V, 176)

A cela s’ajoute la souffrance de l’incompréhension et des critiques de son entourage.

« Chacun me blâmait de laisser, ainsi, un enfant qui n’avait pas encore douze ans, sans aucun appui assuré…Tout cela me faisait souffrir, mais j’avais gravé, en ma mémoire, ces paroles de Notre Seigneur…Celui qui aime son père, sa mère, son enfant plus que moi, n’est pas digne de MOI…Chérissant le vouloir de Notre Seigneur, je voulais LUI obéir ». ( V, 175)

Toute accaparée par son tourment intérieur, et, sans doute, dans un souci mal compris de préserver son fils de la souffrance, Marie commet l’erreur de ne pas lui parler à l’avance, de ce qui se prépare.

Devant ce silence pesant, Claude sent quelque chose d’inhabituel :

« Il voyait que ses proches, qui avaient connaissance du dessein de sa mère, le regardaient fixement, d’un œil de pitié, sans rien lui dire, puis, se retournant, ils conféraient ensemble à basse voix de cette affaire et des suites qu’elle pouvait avoir ». (V, 174-175)

Le poids du non-dit insécurise l’enfant et le pousse à fuir cette situation angoissante. Il fugue et n’est retrouvé qu’au bout de trois jours. La souffrance de Marie, devant la disparition de son fils, s’exprime en des termes éloquents :

« O DIEU ! Je n’eusse jamais cru que la douleur de la perte d’un enfant pût être si sensible à une mère » (JI, 276)

Cependant, dominée par l’intensité de ses émotions, et, dans l’incapacité de les gérer, elle maintient son silence, même après le retour de l’enfant.

C’est seulement le matin de son entrée au couvent que Marie choisit de parler à Claude en ces termes :

« J’ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu’à présent ».« Si je n’ai pas exécuté (mon dessein), c’est qu’étant jeune comme vous étiez, je n’ai pas voulu vous quitter, croyant que ma présence vous était nécessaire pour vous apprendre à aimer Dieu et à le bien servir. Mais, aujourd’hui que je suis sur le point de me séparer de vous, je n’ai pas voulu le faire sans vous le dire et vous prier de le trouver bon…Je vous ai pris ici en particulier pour vous demander votre consentement. Dieu le veut, mon fils, et si nous l’aimons, nous le devons aussi vouloir. C’est à LUI à commander et à nous à obéir…Ne voulez-vous pas bien que j’obéisse à Dieu  qui me commande de me séparer de vous ?... » (V, 176-177)

Pour Claude, le choc est brutal.

La seule réponse de l’enfant désemparé fut : « Mais, je ne vous verrai plus… » (V, 177)

Marie lui répond alors : « Ne dîtes pas cela, mon fils, vous me verrez tant qu’il vous plaira, et c’est pour cela que je m’éloigne pas de vous. Le lieu de ma retraite est le couvent des Ursulines, il est à notre porte, et, ainsi, vous aurez la liberté et la commodité de me voir quand vous le désirerez ». (V, 177)

« Puisqu’ainsi est », dit  l’enfant, « que j’aurai la consolation de vous voir et de vous parler, je le veux bien ! » (V,177)

A l’heure de la séparation, Marie, qui a retrouvé la paix et la maîtrise de soi, parvient à dominer sa souffrance. Mais elle la décrit, bien des années plus tard, par ces mots :

« Je quittais donc ce que j’avais de plus cher, un matin, jour de la conversion de St Paul… En le voyant, il me semblait qu’on me séparait en deux ».(JII, 275)

« J’aimais mon fils d’une amour bien grande. C’était à le quitter que consistait mon sacrifice » (JII, 159). « L’amour naturel me pressait comme si l’on m’eût séparé l’âme du corps » (JII, 274). « Il me faisait si grande compassion qu’il me semblait qu’on m’arrachait l’âme ». (V, 179)

Peut-on encore parler de mère dénaturée, de mère abandonnante ?

Il faudra attendre plus de vingt ans pour que Claude découvre le drame intérieur vécu par sa mère, tel qu’elle le raconte dans sa relation  de 1654.

Sur le moment,  l’enfant extériorise fortement sa douleur, ce qui est une gestion saine de ses affects. Sa souffrance légitime est aggravée, par la pression de l’entourage, utilisant l’enfant comme moyen de chantage pour obtenir de Marie qu’elle renonce à son choix.

Larmes, plaintes, revendications, visites importunes au parloir ou dans la clôture, assaut du monastère avec les enfants de sa classe, caprices, refus de travailler à l’école…ntout cela ne semble pas avoir duré au- delà de quelques semaines.

Ainsi, même si cette crise l’a marqué pour la vie, le deuil se fait. Il ne reste pas bloqué dans un état dépressif, mais il accepte d’entrer  dans un nouveau projet. Il part à Rennes, au collège, pour continuer ses études. Cette situation ne diffère en rien de celle des enfants de son âge.

En effet,  «  à cette époque, et dans ce milieu, les garçons des villes quittaient leur famille pour se rendre au collège ou en apprentissage vers dix, douze ans » (D.P, 127)[5].

Parallèlement, Marie, déstabilisée par les manifestations bruyantes du chagrin de son fils, retrouve la paix par un acquiescement total à la mystérieuse volonté de Dieu, ce qui la libère de l’angoisse de la condamnation des hommes.

Pour Claude, une nouvelle période de son existence s’ouvre et inaugure de 1631 à 1639, presque dix années d’un parcours hésitant et indécis, typique de l’adolescence. Chez lui, la recherche de sa voie est toute empreinte de son lien affectif à sa mère. Cependant, il pense de plus en plus à une vocation religieuse.

Au printemps 1639, une séparation définitive survient avec  le départ sans retour de Marie pour le Canada.  Claude a 20 ans.

Le 24 Février 1639 se déroule leur dernière entrevue au cours de laquelle Marie lui dit :

« Mon fils, il y a huit ans que je vous ai quitté pour me donner à Dieu… Vous quittant pour SON AMOUR et pour obéir au commandement qu’IL m’en avait fait, je vous donnai à LUI, LE priant qu’IL voulût être votre PERE, et vous voyez qu’IL l’a été au-delà de toutes nos espérances… Il en sera toujours de même…rien ne manque à ceux qui craignent Dieu.

« Je m’en vais en Canada, il est vrai, et c’est encore par le commandement de Dieu que je vous quitte une seconde fois… Si vous m’aimez, vous en aurez de la joie et prendrez part à cet honneur ». (V, 375-376)

A ce moment, Claude « se trouva tout changé ». « Il ne pensa plus à ses propres intérêts… s’estimant trop riche d’avoir Dieu pour père et une si sainte mère pour caution de sa providence en son endroit.» « Ce fut, dit-il, en cette occasion qu’il fit à Dieu un sacrifice volontaire de sa mère.» (V, 376)

Claude  accepte vraiment la vocation de sa mère. Il décide de ne plus être un objet de chantage et de ne plus rien recevoir de sa famille, signe évident de maturation et porte d’entrée dans l’âge adulte, à la veille de ses vingt ans.

Le 4 Mai 1639, à Dieppe, Marie de l’Incarnation et ses compagnes, embarquent sur le St Joseph, pour une traversée longue et périlleuse, vers la Nouvelle France.

Pour Marie, cet arrachement se vit dans des angoisses extrêmes avec un véritable déchirement. Vingt ans plus tard, elle écrira :

« Lorsque je m’embarquai pour la Canada, il me semblait que mes os se déboîtaient… pour la peine que le sentiment naturel avait de cet abandonnement ».

5) Accomplissement de la mission de Marie dans l’engendrement de son fils :

Voici, désormais, Claude  et sa mère séparé géographiquement par l’immensité de l’océan. Mais les liens du cœur se renforcent, et se nourrissent de leurs échanges épistolaires.

Pour Marie, une nouvelle aventure commence en Nouvelle France, tandis que, de son côté, Claude va connaître encore quelques remous avant de se stabiliser et de choisir d’entrer chez les Bénédictins de la congrégation de Saint Maur, en réponse à l’appel qu’il reconnaît lui être fait personnellement.

A l’annonce de l’entrée de son fils au noviciat bénédictin, Marie exprime la manière dont elle-même a évolué par rapport à Claude

« Puisque sa bonté vous a placé dans un ordre si saint, j’avais souhaité cette grâce pour vous… mais comme il faut que les vocations viennent du ciel, je ne vous en dis mot, ne voulant pas mettre du mien en ce qui appartient à Dieu seul » (C, 130-131)

Le détachement peut se faire, Claude est libre dans son choix.

6) Engendrement réciproque de la mère et du fils, jusqu’à la mort de Marie à Québec en 1672 dans un dialogue au rythme océanique.

Pendant les dix années de la formation religieuse de Claude, avant qu’il ne devienne prêtre à 30 ans, en novembre 1649, la  relation mère-fils continue et s’approfondit en intimité.

Leur affection réciproque trouve un nouveau mode d’expression à travers leurs échanges spirituels en Dieu.

Cette communion se manifeste d’une manière explicite dans leur correspondance :

Marie désire recevoir les sermons rédigés par le frère Claude : « N’ai-je pas droit d’exiger cela de vous…pour une sensible consolation de voir, au moins, ce que je ne puis entendre.» (C, 187)

Elle a souhaité connaître en détail l’emploi du temps de Claude et elle lui écrit : « Maintenant que je sais le temps de vos saints exercices, je vous accompagnerai partout. » (C, 207)

Elle l’invite à lui parler cœur à cœur des grâces de Dieu à son endroit : « Faîtes-moi part de vos biens (spirituels) qui… m’apporteront une consolation très grande… Je vous visite plusieurs fois le jour et je parle de vous sans cesse à Jésus, Marie et Joseph. » (D.Cl.M.54)

Marie de l’Incarnation a le désir d’avoir son fils comme père spirituel.

Pour sa part, Claude aspire à devenir l’héritier des écrits spirituels de sa mère. Elle y consent en 1643.

Ceci les placent tous les deux dans une relation nouvelle. C’est d’égal à égal qu’il s’adresse à elle désormais.

Après avoir été engendré par Marie dans la chair et dans l’esprit, Claude engendre, à son tour, sa mère sur un autre mode, celui de la pérennité de sa vie spirituelle dont il a su recueillir les secrets et nous les transmettre.

            Marie-Dominique FOUQUERAY

 


[1]              Docteur Fouqueray s'intéresse spécialement à la spiritualité et à la mystique contemporaine. Depuis le colloque organisé en 1999 à l'Université François Rabelais de Tours Marie Guyard de l'Incarnation, un destin transocéanique, elle s'était déjà  penchée sur le cas de Marie Guyard de l'Incarnation et le style d'éducation que cette dernière a prodigué à son fils.

[2]                                             - JII réfère à Marie de l'Incarnation, Ecrits spirituels et historiques. Edité par Dom Albert Jamet, 1985. Les Ursulines de Québec.

[3]                                             - C réfère à la Correspondance de Marie de l'Incarnation éditée par Dom Oury, 1971, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes.

[4]                                             - V réfère à la Vie de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation par son fils, Dom Claude Martin, Editions de Solesmes, 1981.

[5]                                             - Françoise Deroy-Pineau, Marie de l'Incarnation, Marie Guyart, femme d'affaires, mystique, mère de la Nouvelle-France, 1989 (1e ed) Paris, Robert Laffont (3e ed, Montréal, 2008,  Bibliothèque québécoise).