Association Touraine -Canada

 

Des bords de Loire aux rives du Saint-Laurent

Text Size

judith crichton

Réflexions sur la Relation de 1654 de Marie de l'Incarnation

dans une perspective multi-disciplinaire

Judith Crichton[1]

Ma thèse doctorale sur les écrits de Marie de l’Incarnation propose une méthode de lecture féministe qui se sert de nouvelles connaissances scientifiques, de l’historiographie récente, de la psychologie, de l’épistémologie et de la théorie de l’autobiographie féminine. Cette méthode multi-disciplinaire offre de nouvelles intuitions sur la vie de Marie et sur son expérience mystique telle qu’elle nous les présente dans la Relation de 1654. Ma recherche a profité énormément des travaux récents de spécialistes dans tous les domaines mentionnés, spécialistes tels que la théoricienne de l’autobiographie féminine Leigh Gilmore qui a jeté des lumières sur les conditions de surveillance dans lesquelles vivaient et écrivaient les femmes mystiques, surveillance qui pouvait être aussi intense affirme-t-elle que celle d’une prisonnière dans une chambre d’interrogation. D’autres travaux, par exemple les recherches épistémologiques de l’équipe du psychologue féministe Mary Belenky, et les nouvelles interprétations de l’histoire des femmes mystiques de Moshe Sluhovsky ainsi que le travail récent du psychiatre Jérôme Kroll et le médiéviste Bernard Bachrach informent d’une façon importante les données de base de ma thèse.

Toutefois, mon intervention aujourd’hui se limite à un seul aspect de ma thèse: les mortifications sévères auxquelles Marie s’est assujetti pendant les années 1620, mortifications que Dom Guy-Marie Oury appelle des ``pénitences excessives.`` Il précise, en fait, qu’elles étaient tellement sévères - et je cite - ``qu’il fallait être Feuillant et vivre au 17e siècle pour accorder tant de latitude à une jeune femme dans son ardeur à macérer son corps.``[T95] Très peu de critiques de l’œuvre de Marie de l’Incarnation traitent de la sévérité de sa pratique à peu d’exceptions près. Et Dom Oury et Anja Mali notent, pourtant, la connexion entre la Conversion de Marie et le commencement de ses mortifications, aussi bien que d’autres éléments possibles qui ont contribués et à sa conversion et à son désir de macérer son corps. [T96] Ni l’un ni l’autre ne considèrent ses mortifications hors du contexte religieux. Marie-Florine Bruneau, par contre, suggère que de telles mortifications chez des femmes spirituelles furent fort possiblement une réaction contre une misogynie intériorisée, des tactiques de survie sous une régime patriarcale oppressive. Mon analyse, qui poursuit celui de Bruneau, prend en considération d’autres possibilités qui aident, je croie, à approfondir notre appréciation de la vie de Marie en tant que femme dans le monde et mystique.

Contraire à l’opinion popularisée dans certains films et romans, les scientifiques Jérôme Kroll et Bernard Bachrach affirment que les mortifications sévères n’étaient pratiquées que par relativement peu de gens à travers l’histoire de l’Europe occidental, y compris des femmes intelligentes et spirituelles telles que Térèse d`Avila ainsi que Barbe Acarie, une des plus puissantes femmes de l’époque. L‘ascétisme dit ‘héroïque’ qu’ont pratiqué ces femmes, tel qu’expliquent Kroll et Bachrach, comprend des mortifications excessivement sévères, des lacérations du corps et la manque délibéré de sommeil et de nourriture et tout cela pendant une période de temps prolongée. Kroll et Bachrach affirment que, d’après les connaissances physiologiques et neurologiques d’aujourd’hui, nous savons que les douleurs intenses causées par des mortifications sévères et prolongées peuvent changer l’état physiologique du cerveau et cela d’une façon importante. Des états de conscience ainsi altérés peuvent causer des hallucinations ou ``visions`` (97). Marie nous explique elle-même qu’elle n’a laissé à son corps que le peu de sommeil et de nourriture nécessaires pour ne pas mourir. Le modèle ascétique de certains des saints, y compris Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne et Catherine de Gêne, était bien répandu. D’après l’historienne féministe spécialiste de l’époque en France, Barbara Diefendorf, ce fut une route spirituelle, peut-être la seule, qui ne fut pas barrée aux femmes. Des actes de renonciation du corps étaient bien connus, surtout ceux des religieux ascétiques, que des femmes d’inclination spirituelle étaient portées à imiter. Dans ce contexte, il est possible que l’ascétisme héroïque de Barbe Acarie, en religion aussi Marie de l’Incarnation, a eu une influence profonde sur notre Marie, une influence qui, d’après moi, vaut la peine d’être explorée. Acarie, comme vous le savez, est fondatrice des Carmélites en France aussi bien que co-fondatrice des Ursulines. Acarie, qui croyait que Dieu exigeait d’elle une humilité absolue et des pénitences sévères afin d’expier le péché du monde et mettre fin à la souffrance causée par les guerres, est devenue Carmélite après la mort de son mari en 1614. Dans ses écrits autobiographiques est noté l’extrême mortification à laquelle elle ainsi que ses filles, toutes les deux carmélites, se sont assujetties, dans le cas de l’une à presqu’en mourir. Il faudrait noter aussi l’importance chez elle des tactiques d’humiliation qu’elle a utilisées à l’égard de ses filles, en privée comme en public, tactiques utilisés par tant d’autres à l’époque, y compris certains des confesseurs de Marie de l’Incarnation. Comme affirme la psychologue féministe Phyllis Chesler, l’effet cumulatif d’être obligée de mener des vies circonscrites est toxique, vie dont les symptômes peuvent se présenter en forme d’anxiété, de dépression, et de maladies psychologiques telles que l’anorexie et des dépendances affectives   [T104].

     Des explications traditionnelles concernant les mortifications dites ‘héroïques’ restent dans des théories d’imitatio Christi et contemptus mundi. Mais de telles explications paraissent limitées dans le contexte des connaissances et découvertes scientifiques du 21e siècle, surtout par rapport aux effets psychologiques et neurologiques de la violence, que ce soit violence de la guerre ou autre, des pertes affectives et matérielles douloureuses, et des traumatismes de toutes sortes. Toutes ces avances en connaissances scientifiques nous permettent de relever de nouvelles perspectives quant à la compréhension des écrits de Marie de l’Incarnation.  

         D’après la psychologue Naomi Shaw, l’auto-mutilation est un phénomène qui persiste depuis longtemps à travers toutes les cultures et religions. D’après les scientifiques Marta Aizerman et Mary Ann Conover-Jensen, il s’agit d’une maladie dépendante-affective, maladie dont aujourd’hui 17 pour cent de la population occidentale, la plupart des jeunes femmes, est atteinte. C’est une pratique qui, d’après Shaw, peut refléter une résistance qu’expriment certaines femmes face à la culture patriarcale. D’après plusieurs études, cette maladie se manifeste dans des individus qui luttent contre des émotions négatives peu importe le contexte. De toute évidence, les mortifications sévères de Marie ressemblent aux caractéristiques d’automutilation des jeunes femmes de nos jours. Ce qui est frappant, cependant, est le fait que Marie a pu s’en sortir en choisissant, consciemment ou inconsciemment, de se joindre aux Ursulines qui défendaient de telles mortifications plutôt que de se joindre à un des ordres beaucoup plus austères comme les Carmélites ou encore les Feuillantines. De cette façon, la force de caractère de Marie se montre pleinement et sert comme modèle exceptionnel aux jeunes d’aujourd’hui.

         A notre compréhension du contexte socio-historique dans lequel Marie vivait, contexte qui comprend le phénomène de Loudun exploré en profondeur par des historiens tels que Michel de Certeau, il faut maintenant ajouter des nouvelles recherches concernant l’effet de violence auprès de la femme. Ce fut une société comme nous le savons, qui non seulement dévaluait la femme en générale, mais qui portait envers elle une crainte fondamentale. Ce fut, en conséquence, une société qui tolérait toute sorte de violence envers elle, que ce soit physique ou psychologique. D’après l’historien féministe Julius Ruff, parmi d’autres, la période de 1500 à 1800 fut une période des plus violentes dans l’histoire de la France, une période beaucoup plus violente que la nôtre. De plus, durant les années formatives de Marie, l’assassinat d’Henri IV en 1610 a déclenché des années de sauvagerie incompréhensibles, sauvagerie qui rappelait les pires années du siècle précédent.   Ce fut une société basée sur l’oppression et la crainte, surtout à l’égard des femmes, et cela à tous les niveaux sociaux. Ces conditions furent exacerbées par la guerre, par la présence de soldats itinérants que le peuple fut obligé de nourrir et d’héberger ainsi que par une crise économique qui dura des décennies.   D’après Ruff, la violence des chefs de familles envers leurs femmes, enfants et employées domestiques se propageait à grande échelle derrière un voile de silence. De telles violences prévalaient surtout contre des femmes seules, des veuves et des filles non-mariées. Ruff souligne que le viol était un phénomène très répandu à l’époque, phénomène dont Marie aura, sans aucun doute, été pleinement consciente. Un exemple du danger que courraient les jeunes femmes à l’époque est l’histoire d’enlèvement de sa nièce bien-aimée à l’âge de 15 ans, événement qui normalement obligeait la jeune femme à épouser son enleveur. Dans son cas la nièce de Marie s’est sauvée pour se réfugier chez les Ursulines, où, malgré son manque d’inclination pour la vocation, elle décida de rester.

Le silence dans les écrits autobiographiques spirituels des femmes du passé doit être lu dans le contexte des conditions sociales et des censures exercées à l’époque. D’après la théoricienne Leigh Gilmore, par exemple, on croyait que tout malheur qui tombait sur une femme était dû à un péché quelconque pour lequel Dieu la châtiait. Comme souligne aussi la critique littéraire Marie Mayeski, le silence et l’humilité étaient des vertus féminines par excellence: ‘l’humilité’ qui voulait dire ‘peu d’estime de soi;’ la notion de ‘silence’ qui comprenait la notion de garder le silence même en face d’une vérité contradictoire; et ‘obéir’ qui voulait toujours dire accepter sans question le vouloir de l’autorité. De telles interprétations des valeurs féminines, affirme Mayeski, ne survivent pas au dialogue véritable avec les textes des femmes saintes. Malgré le silence du texte de Marie concernant la violence, Chantal Théry fait remarquer l’audace de ses remarques qui condamnaient le viol par les Français au Nouveau Monde.    

Aujourd’hui, des situations politiques et sociales où règnent la peur, la violence et l’oppression de la femme, sois par raison de guerre ou autre, où le viol est un fait quotidien, nous sont bien connues. Nous savons aussi que plusieurs domaines scientifiques comme la médecine et la psychologie ont évolué pour tenir compte de ses réalités contemporaines. Vivant dans une époque où il n’y avait ni compréhension ni soutient pour ces phénomènes sociaux, Marie fut un modèle de force et de détermination qui a des résonnances pour nos jours.  

                  



[1] Judith Crichton, assistant professor, comparative literature, Université Mount Allison < http://www.mta.ca > Nouveau Brunswick. Elle est l’auteure d’une thèse de doctorat soutenue en 2012 à l’ Université de Sherbrooke, faculté des lettres et sciences humaines Demystifying the mystic : re-reading the spiritual autobiography of Marie de l'Incarnation 1654, (démystifier la mystique : relecture de l'autobiographie spirituelle de Marie de l'Incarnation).